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26 juin 2018 2 26 /06 /juin /2018 16:24

On entend souvent dire que "l'humour est la politesse du désespoir", pas vrai ? Mais qui est l'auteur de cette jolie formule ? Mes rapides recherches sur internet m'ont conduit aussi bien du côté de Boris Vian que de celui de Kierkegaard, alors ...

En tout cas c'est la formule qui me vient à l'esprit quand je pense à "l'humour hongrois" et à des auteurs aussi divers que Karinthy Ferenc, Kosztolányi Dezső ou encore Örkény István. C'est d'ailleurs un petit livre de ce dernier, que j'ai retrouvé dans ma bibliothèque, qui m'a donné envie d'écrire cet article ... Que je vous en dise deux mots ...

Les "minimythes" (parus chez Gallimard en 1970, et ici repris dans une édition de chez Corvina) rassemblent une collection de récits courts (et parfois très courts) dont l'auteur disait lui-même dans la préface de l'édition hongroise : "Avec mes récits, économie de temps assuré. Le temps de cuire un œuf, d'attendre un numéro au téléphone ... On peut les avaler assis, debout, dans les rafales, sous la pluie et même dans l'autobus bondé. On peut également les lire en marchant à pied." Bien sûr cette espèce de "publicité" basée sur l'auto-dérision nous donne déjà une petite idée de l'humour de l'auteur ...

Et en effet, que vous choisissiez de lire les récits dans l'ordre ou que vous piochiez au hasard, cela se confirme très vite. Un exemple :

"Homme sweet home" (page 143)

Elle avait quatre ans. A cet âge, les souvenirs sont flous. Aussi, lorsque sa mère lui prit la main, la conduisit près de la sortie du camp, la petite n'eut pas de réaction très précise.

- C'est pourquoi faire ? demanda-t-elle.

- Pour nous ramener chez nous.

- Chez nous, c'est quoi, maman ?

- C'est l'endroit où nous habitions avant d'être amenées ici.

- Chez nous, il y a quoi ?

- Des choses ... Ton nounours, tu te rappelles ? Tes poupées aussi, peut-être ...

- Dis maman, fit l'enfant, chez nous, est-ce qu'il y a des gardiens ?

- Mais non, pas de gardiens.

- Oh chic ! fit la petite fille. Une fois là-bas, on pourra se sauver."

Eh bien, je peux vous dire que quand j'ai raconté cette histoire à Ma Douce, elle a franchement éclaté de rire ! Et juste après elle a fait un judicieux parallèle avec l'interview d'un auteur contemporain, Lackfy János, que nous avons lu récemment dans le Courrier d'Europe Centrale (un magazine du net auquel je ne saurais trop vous conseiller de vous abonner). Lackfy y explique que pour lui les Hongrois ont développé une mentalité de "maquisards", toujours occupés à biaiser avec une autorité occupante. Là où l'humour survient, c'est qu'aujourd'hui cette autorité n'existe plus ( ou du moins elle n'est plus "occupante" ...) mais que la mentalité demeure ...

Un autre minimythe ?

Envisageons l'avenir avec optimisme

D'ici cent dix ans, cent quinze au plus, par un beau jour d'été, les cloches de Hongrie sonneront à toute volée. Ce ne sera pas la grand-messe ou les vêpres, mais pour annoncer une bonne nouvelle : C'en est fini de notre guigne nationale et millénaire.

Visegrád, ce petit bled sur le Danube, sera redevenu ce qu'il fut jadis, une fière capitale. Elle rayonnera non plus sur ce pays minuscule, coincé entre les steppes, qu'est la Hongrie actuelle, mais bien sur la République danubienne des Magyars, vaste pentagone baigné de cinq mers. Ce pays essentiellement océanique (multi-océanique même) n'utilisera le qualificatif de "danubien" que pour se mettre à l'abri de toute confusion avec la République magyare du Bas-Rhin, habitée, elle, non par des Magyars, mais peuplée de minables Bas-Rhênans déguenillés qui, pour se concilier la bonne fortune, se seront parés du nom prestigieux de Hongrois.

Les mots nous manquent pour décrire l'honneur et la gloire que représentera alors le fait d'être né hongrois. En cent quinze petites années, ce pauvre substantif autrefois méconnu, le mot "Magyar", sera devenu verbe. Un verbe honorifique que toutes les langues vivantes auront assimilé, nous allons voir comment.

"Faire magyar" ou "magyarer" désignera, par exemple en France, l'état dans lequel on se trouve après l'absorption de plusieurs verres de vin vieux. Les Espagnols feront appel au même verbe pour remplacer la proposition "je trouve de l'argent dans la rue, et je me penche pour le ramasser" (variante sémantique catalane : "je me baisse aisément, soulagé de mes douleurs sciatiques"). Et si un Londonien déclare : " I am going magyar", cela voudra dire : "Cette fille merveilleuse, je l'aborde illico et ..." (la conclusion est, pour le moment, intraduisible).

Un autre exemple : Je magyar, tu magyares, il magyargtfk (ce sera un verbe irrégulier) signifiera en sept langues civilisées : je (tu, il, elle, etc.) mange du canard rôti avec de la salade de concombres tout en écoutant des csárdás jouées par Yehudi Menuhin.

Ou encore : "Maman, j'peux aller faire magyare ? - Va, mon petit."

Eh bien, cela voudra dire, en Lettonie, ni plus ni moins, qu'un petit garçon demande à sa mère la permission d'aller au cinéma, et la mère, après une seconde d'hésitation, lui accordera ladite permission, bien que le film soit interdit aux moins de dix-huit ans.

Mais laissons là les étrangers, on verra assez de mutations sémantiques dans notre propre pays.

Le mot "vanille", d'origine étrangère, aura complètement disparu pour être remplacé par le substantif "guerre" qui, lui, aura perdu sa signification primitive. Dans la pâtisserie de Visegrád, par exemple, on verra, affiché à l'entrée

Parfums du jour :

Fraise

Pistache

Guerre

Chocolat

Voilà notre avenir. Patientons. Ces quelques années seront vite passées.

 

Délicieux, n'est-ce pas ? Surtout, bien sûr, quand on pense à tous ces nostalgiques de la "Grande Hongrie" qui rêvent de revenir aux frontières d'avant Trianon. Que vous dire d'autre, si ce n'est qu'Örkény, comme beaucoup de Hongrois, n'a pas eu une vie facile : fait prisonnier par les Russes en 1942 dans un camp réservé aux "travailleurs sans armes" ; en 1956, devenu un hors-la-loi de la littérature, il est contraint de travailler six ans dans une usine ; il fait son retour en 1965 avec "La famille Tót", un roman hilarant dont je ne saurais trop vous conseiller la lecture ...

Politesse de quoi, déjà ?

Szia !

 

 

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