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8 novembre 2018 4 08 /11 /novembre /2018 22:30

Je voudrais aujourd'hui vous faire partager un trésor ... un recueil de textes très divers qui, tous, traitent de Budapest ... avant le "changement" car c'est ainsi qu'on nomme en Hongrie la disparition du "mur" qui coupait l'Europe entre "ouest" et "est". Et vous savez le plus beau ? c'est que ce recueil je l'ai trouvé dans un vide-grenier où j'ai bien dû l'acquérir pour la somme faramineuse de ... 2 euros ? Comme quoi il n'y a pas de hasard dans la vie, il n'y a que des découvertes qui nous attendent à chaque coin de la rue ... Remarquez, si vous allez sur internet, vous pourrez le trouver pour un prix tout aussi modique, et je ne peux que vous conseiller de l'ACHETER !!!

Le recueil, dirigé par Anne Losonczy, se compose de quatre parties :

1) Buda et Pest : deux villes en une, une ville en deux (huit textes)

2) Le temps détenu (six textes)

3) Vivre et survivre (neuf textes)

4) Vivre et rêver (sept textes)

le tout étant agrémenté ici et là de photos en noir et blanc de István Halas (surtout) et Karl Vugel (un peu).

Bien sûr il n'est pas question ici de rendre compte de cette trentaine de textes, ce qui risquerait d'être un peu fastidieux mais simplement de vous en signaler quelques-uns qui m'ont particulièrement plu, même si le choix s'avère difficile tant la qualité d'ensemble est bonne.

Commençons par le premier du recueil : il s'agit de "Flânerie" de Konrád György, un des plus connus des écrivains hongrois actuels. Comme le titre l'indique il s'agit d'une suite de notations au fil d'une promenade dans Budapest, notations souvent empreintes d'humour, ainsi page 19 : Au café les os décalcifiés des vieux messieurs craquent, le désordre des jeunes énerve les croûtes sclérosées, tu es informé des diverses couches de l'Histoire, les vieux messieurs aimeraient baisser la voix pour des raisons politiques, mais hurlent en raison de leur surdité.

Ou encore : Le métro de Budapest est très profond. Nous occupons longtemps l'escalier roulant et regardons ceux qui viennent d'en face. Eux aussi nous regardent. Nos regards demi-éteints se croisent furtivement. Avec qui aimerais-je parler ? Le visage de qui est adouci par un sourire intérieur ? Lequel d'entre eux pourrait être un assassin ? Lequel est délateur ?

Vous me direz : à part la profondeur du métro (et encore) quelle différence avec Paris ? Oui, tout est pareil ... sauf les derniers mots !

Puis, après quelques photos, suit un texte de Dalos György "Budapest terminus", consacré aux trois gares de la capitale.

Puis "Naissance d'une métropole", un texte historique de Rév Ilona, suivi de "Les noms se succèdent, les rues restent" de Vezér Erzsébet dont la fin recèle une anecdote assez surprenante, celle du capitaine russe Goussev. Celui-ci serait une pure invention de l'écrivain Illés Béla, il n'empêche qu'il existe un bas-relief à son effigie ... dans la rue qui porte son nom ! Existe-t-elle encore aujourd'hui ? Une recherche internet n'a rien donné ...

Puis un texte très étrange de Esterházy Péter, que l'on ne présente plus ! "En dessous et au-dessus du réel", où l'on assiste à un dialogue surréaliste entre le responsable d'un studio de radio et un Maître venu y faire un enregistrement, l'histoire se terminant sur un terrain ... de football ?

Un peu plus loin un texte important de Kovács András : "Budapest la Juive", indispensable pour ceux qui veulent mieux comprendre la place des Juifs dans l'histoire hongroise.

Vient ensuite un texte non moins intéressant "Des Tziganes heureux ?" de Havas Gábor, qui s'emploie, avec succès, à déconstruire l'image folklorique et souvent mensongère de ces fameux Tziganes. D'ailleurs son texte m'a rappelé un livre que j'ai beaucoup aimé : "Joskan Atyin n'aura personne pour le lui rendre" de Osztojkan Béla. Une pure merveille !

Nous passons à la ... deuxième partie ! Eh oui, malgré mes bonnes résolutions, difficile de ne pas détailler toutes les merveilles de ce recueil ...

Cela commence par "L'attrape" de Eörsi István, nouvelle qui relate une mauvaise blague faite à quelqu'un qui finit par tout avouer et tout renier de peur de finir dans les geôles de la Sécurité ... "Rétro et ringard", de Török  András, s'interroge principalement sur la définition du deuxième terme : Chez nous c'est un terme d'une souplesse inouïe ; il peut être adjectif, attribut mais on peut dire aussi : " Il y a du ringard", ce qui équivaut à peu près à "Il y a de l'eau dans le gaz" ... Un jour à la radio, un petit garçon en a donné une définition que je trouve excellente : " Est ringard ce que trop de gens ou trop peu de gens font ..."

De tout autre chose parle le texte suivant : "Vienne-Budapest : la voie royale de l'inconscient" de Kassai György, consacré aux échanges entre Freud et Ferenczi, "père" de la psychanalyse hongroise. Il se clôt sur un très beau poème de József Attila, dont je vous livre la dernière strophe :

Tous les vivants sont des enfants

Un sein de mère pour désir.

Ils  tuent, s'ils ne s'embrassent pas

Champ de bataille au lit nuptial.

Eros et Thanatos, quoi ...

"Arizona-sur-Budapest" de Molnár Gál Péter nous raconte d'abord le "Budapest by night" d'entre les deux guerres, en se centrant particulièrement sur le dancing Arizona, et sur sa vedette incontestée ... miss Arizona. Vedette aux relations multiples et troubles, dont l'histoire se termina tragiquement en janvier 1945.

"Le paradigme des bottes" de Haraszti Miklós fait référence, bien sûr, aux bottes de Staline, seul vestige de l'immense statue du "petit père", abattue par le peuple le 23 octobre 1956. Bottes que j'ai d'ailleurs eu l'occasion d'admirer lors d'une visite au Memento Park :

Le texte se termine ainsi : D'ailleurs peu importe sur quelle estrade les détenteurs du pouvoir vont nous faire des signes et mentir. L'ombre des bottes les surplombera toujours.

A nouveau quelques belles photos noir et blanc, que je n'ose reproduire ici pour une histoire de droits ...

"Suites policières" de Eörsi István  à nouveau commence par une blague que je crois typiquement pestoise : "Combien faut-il de policiers pour visser une ampoule électrique ? - ??? - Trois : un qui se tient au sommet de l'échelle et deux autres pour la tourner." La suite est moins drôle puisqu'elle relate l'expérience qu'a faite l'auteur de l'interrogatoire puis de la prison ...

La troisième partie, "Vivre et survivre", est essentiellement consacrée aux changements importants qui se produisent à Budapest en cette période charnière entre socialisme et ouverture libérale, comme en témoignent certains titres : "Au bord du Danube, la Movida" (de Véronique Soulié), "Rock is hard" (de Image Iván) ou encore "Les trajets du samizdat" de Pesti Kornél. On y trouve également un entretien avec Angelus Iván, responsable de l'atelier privé "Créativité gestuelle". Cette partie se termine par un lexique assez amusant "A boire et à manger" qui rend bien compte de la vie quotidienne d'il y a trente ans puis par une liste de "bonnes adresses" dont j'imagine qu'un certain nombre doit être obsolète. Un côté pittoresque quand même ...

Enfin, "Vivre et rêver" nous emmène d'abord dans des bains hors d'âge ("Tableaux d'une piscine vétuste" de Mándy Iván) et un peu inquiétants.

"Lettres de noblesse" de Véronique Soulié nous apprend qu'un renouveau de la généalogie, "officiellement bannie en 1951",  accompagne le lent effacement du socialisme. Comment faire la fête en 1986, selon que l'on est Tsigane ou que l'on est Juif ? C'est à quoi répond "Le bal des identités" de  Kőbányai János, dans lequel on s'aperçoit que si les Tsiganes de l'époque semblent nourrir quelque espoir d'intégration, le traumatisme et l'angoisse sont encore bien présents pour les Juifs, qu'ils appartiennent aux anciennes ou aux nouvelles générations. Mais ils sont tous d'accord sur un point : "Soyons ce que nous sommes ... mais sans trop nous faire remarquer."

Et le recueil se termine sur deux entretiens : le premier avec François Fejtö (puisqu'il vit en France depuis 1938, je me permets d'écrire son nom "à la française") et le second avec ... devinez qui ? Georges Soros himself ! le Grand Satan selon certains ! Le pauvre, en 1987, il se déclarait "optimiste pour l'avenir", il ne pouvait pas savoir !

Ah ben non ! Il reste encore un texte "D'un pont à l'autre" de Konrád György. Tiens tiens ... il inaugurait le volume par une flânerie et il le clôt par une déambulation ... tout aussi intéressante ! Je vous en recopie seulement les dernières lignes : Nous, les intellectuels, commençons à aimer notre métropole sans honte et sans mauvaise conscience. Nous aimons sa stratégie que nous déduisons des pierres et de la littérature, des plaisanteries et des réunions du soir, nous sentons que cette grande ville est bien plus vraie que l'Etat. Nous aimons ce qui est compliqué car cela correspond à la vie.

Voilà ! j'espère ne pas vous avoir ennuyé(e) avec ce long article sans beaucoup de photos mais plus encore j'espère vous avoir donné envie de vous procurer ce recueil parce que, croyez-moi,si vous vous intéressez à la Hongrie et aux Hongrois, vous allez y découvrir des merveilles !!!

Sziasztok, szervusz !

 

 

 

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