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4 avril 2019 4 04 /04 /avril /2019 08:55

Oublier ou se souvenir ? C'est la question qui me vient à l'esprit après avoir lu 2 bandes dessinées de Miriam Katin ...La première, intitulée "Seules contre tous", est parue en 2008 aux éditions Futuropolis et la seconde, portant pour titre "Lâcher prise", aux mêmes éditions en 2013. (Pour éviter que cet article ne soit trop long, je ne parlerai ici que de la 1ère mais je me réserve le droit d'écrire un autre texte au sujet de la 2ème ...)

Wikipedia nous apprend que : "Miriam Katin naît en 1942 en Hongrie. En 1956, sa famille déménage pour Israël. Après son service militaire en 1963, Miriam Katin part s'installer aux États-Unis. Elle commence à écrire des bandes dessinées personnelles à l'âge de 58 ans en 2000. En 2006, elle crée son premier roman graphique  intitulé We are on our own (traduit en français par Seules contre tous) et dans lequel elle évoque la Shoah. Après sa traduction en français en 2008, elle obtient le Grand prix de la critique au festival d'Angoulême."

Pendant ma lecture j'ai beaucoup pensé à Judith, une amie juive hongroise dont nous venons de fêter les 93 ans. Elle a connu le ghetto en 1944, à 18 ans, puis la déportation vers Auschwitz d'où elle a réussi à s'enfuir en se glissant, avec sa mère, dans un convoi qui partait pour un camp de travail. Je pense que Judith a d'abord voulu oublier. Elle était jeune, jolie, et toute une vie était à vivre ... Mais au fur et à mesure que le temps a passé, la mémoire a pris de plus en plus de poids et d'importance et elle se sent aujourd'hui dépositaire de la parole de tous ceux qui n'ont pas survécu. C'est pourquoi, par exemple, elle avait accepté mon invitation dans le collège où je travaillais, pour y rencontrer des ados de 3ème et leur parler de son expérience des camps. Je les ai rarement vus aussi attentifs ! Elle leur a parlé, raconté ce qu'elle a vécu sans aucun pathos et pour finir elle les a priés de ne rien oublier ...

Miriam Katin elle aussi se souvient et elle dessine pour raconter son propre parcours avec sa mère dans la Hongrie de 1944. Le papa est au front et nul ne sait quand, ni si il reviendra. Le récit commence véritablement à la page 11, nous sommes à Budapest "cité de la culture et de l'élégance". On y découvre Esther et Eva, deux "élégantes" en effet qui se promènent au bord du Danube, accompagnées d'une petite fille et de son petit chien. Elles s'attablent à une terrasse, commandent et l'on comprend très vite que la maman, Esther, doit aller livrer le chien aux autorités l'après-midi même. J'ai eu beau multiplier les recherches, je n'ai trouvé aucune mention d'une extermination de masse des animaux domestiques détenus par des Juifs. S'agit-il d'une invention destinée à toucher le lecteur qui remarque à quel point la petite fille est attachée à son chien Rexy ? d'un tour de passe-passe de la mémoire ? d'une métaphore cruelle basée sur les "chiens" et les Juifs ?

A son retour chez elle, seule, Esther trouve une lettre de son mari et, glissée sous la porte, une notification officielle lui enjoignant de quitter les lieux dans un délai d'une semaine. Elle va trouver le concierge (qui porte une espèce de chapeau tyrolien) : celui-ci confirme la chose en lui rappelant fermement de bien faire une liste de tout ce qu'elle possède en l'entassant dans une pièce de l'appartement. La dernière case de la page 17 nous le montre de dos, rentrant chez lui et pestant : "Sales Juifs !"

Et là encore je pense à Judith, et à la rancœur qu'elle a conservée contre les gendarmes hongrois qui les ont faits monter dans les wagons. Son père, héros multi-médaillé de la première guerre, était certain qu'ils partaient pour un camp de travail quelque part en Hongrie, ce ne pouvait pas être autre chose ... ce n'est que quand le train a traversé la frontière qu'il a dû se rendre à l'évidence : il avait été trahi ! et cette trahison-là Judith ne l'a jamais pardonnée ...

Esther, pour échapper au ghetto du VIIème arrondissement, Esther contacte  un homme qui s'occupe de marché noir. Contre une grosse somme d'argent celui-ci lui fournit des faux papiers (elle sera désormais une domestique accompagnée de son enfant illégitime) et une adresse où se rendre à la campagne. Quelle présence d'esprit ! Quel courage ! Combien de Juifs se sont rendus au ghetto, comme Judith et sa famille, certains qu'en Hongrie CELA ne pourrait pas arriver !

Et après avoir tout brûlé (photos, lettres et même la Torah !), après avoir fait courir (par la petite bonne) le bruit qu'elle s'était suicidée, à la page 28 donc, la longue fuite d'Esther et de la petite Lisa commence ... D'abord une gare qui ressemble à Nyugati puis un train qui les amène dans une région qui ressemble aux bords du lac Balaton. Une parenthèse paisible dans la maison indiquée par l'homme du marché noir, l'été, l'automne, les vendanges ... Malheureusement dans la ville voisine un commandant nazi est en panne de vin ... Et là ce n'est plus à Judith que je pense mais au "Village français", vous savez cette série qui est passée à la télé il n'y a pas si longtemps ?

Mais les Russes arrivent et il faut se cacher à la cave, puis ouvrir cette cave à d'autres femmes et d'autres enfants. Et pour eux les Hongrois et les Allemands, c'est pareil. "Tous des ennemis" (page 58). Ce passage-là me rappelle "Hiver éternel", un film que nous avons vu récemment et qui retraçait le calvaire de ces Hongroises déportées par les Russes dans des mines d'Ukraine, où elles mouraient souvent. Les Russes forcent la porte, forcent les barriques, forcent les femmes ... Manque de chance, celui qui est dans le lit d'Esther meurt et il faut fuir à nouveau dans la nuit et la tempête de neige ...

De temps à autre une page en couleurs vient égayer ce récit très sombre, tout en noir et blanc. On comprend qu'il s'agit de pages "actuelles" dans lesquelles la petite Lisa, devenue grande, joue avec son enfant ou parle avec sa mère ou son mari. Le lien entre les deux est parfois évident : page 66 Esther et Lisa fuient pour se cacher des soldats russes, page 67 l'enfant s'est cachée (c'est donc aussi une fille !) dans les feuilles mortes et demande à sa mère de la trouver. Ou c'est la neige qui fait le lien : page 74 quand Lisa et Esther se téléphonent en couleurs, page 75 quand les mêmes, beaucoup plus tôt, arrivent dans un  village désert en noir et blanc.

Puis un autre refuge, une autre cave, d'autres bombes ... Au printemps il faut aller en ville car Esther est enceinte du commandant nazi à qui elle a dû se prostituer. Une autre gare, et d'autres rencontres, positives cette fois : un gentil soldat soviétique qui leur fournit couverture, thé, biscuits et même un "bonbon russe" pour la petite (page 87) et surtout les retrouvailles, dans un camp de réfugiés, avec David qu'Esther avait croisé à Budapest. David, qui les emmène dans sa grande maison, se met vite à rêver : et si le mari ne revenait pas ? Pendant ce temps Lisa prend des leçons de français avec la gouvernante ...

Mais à la page 97 Karoly le papa revient ! Il revient chez lui où, bien sûr, le damné concierge lui apprend que sa femme et sa fille sont "parties" ... comme tant d'autres ! Heureusement Eva apparaît et lui dévoile la vérité. Il lui faut donc refaire tout le trajet des deux fugitives. Au bout du compte il se retrouve au centre de réfugiés face à David et ce dernier, malgré ce qui lui en coûte, annonce à Karoly que sa femme et sa fille sont chez lui.

Les retrouvailles entre les époux sont bien sûr très émouvantes, mais la petite Lisa ne reconnaît pas son papa. Laissant les grands échanger leurs souvenirs, elle se réfugie sous une table où elle commence à mettre en scène les siens propres : il neigeait, des bombes tombaient, de méchants soldats sont arrivés ... et elle finit par massacrer à la fourchette une figurine d'allure militaire. La dernière vignette la montre s'interrogeant "Et si maman avait brûlé ce dieu ?", référence à la scène où elle a vu Esther déchirer les pages de la Torah avant de les jeter dans le poêle de l'appartement. Mais référence provoquée par ces mots du papa à sa femme : "Comment peux-tu remercier un Dieu qui n'existe plus ?"

Oublier ou se souvenir ? Nous reprendrons cette question dans le 2ème article ... qui ne saurait tarder !

Sziasztok !

 

 

 

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