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13 juillet 2019 6 13 /07 /juillet /2019 15:49

Si j'en crois mon dictionnaire "Petit Robert" (qui, il est vrai, date de ... 1990 !) le mot "philatélie" est apparu en 1864, à partir de phil-, abrégé de philos "ami" (qu'on retrouve dans "philanthrope", "philosophe", ...) et de ateleia, "exemption d'impôts" "affranchissement", formé à partir de telos "charge, impôt". Donc un "philatéliste", comme vous le savez tous, c'est un "ami des timbres" (qui servaient à affranchir). On ferait mieux de dire "un amoureux" d'ailleurs parce que, et je le pense sincèrement, cette amitié est une passion. Une passion un peu honteuse aujourd'hui, et même un peu coupable, dont on n'aurait pas idée de se vanter dans un dîner en ville ... Est-ce qu'il me viendrait à l'idée, par exemple, de dire à une jolie fille que je collectionne les timbres ? Sûr que non, et pourtant, si à ce moment-là son regard s'éclairait, et qu'elle me dise, sincère : "C'est vrai ? comme c'est intéressant !" Alors là ...

Mais non, "philatéliste" ça fait "petit garçon" ou au contraire "vieux garçon", voire "dinosaure", n'est-ce pas ? Et pourtant comme le cœur bat quand on fait une belle découverte ! Comme il est bon de feuilleter ses albums un jour de pluie : ils vous jouent une musique à nulle autre pareille, et vous chuchotent à l'oreille qu'ils sont bien, rangés là, sous votre regard épris ... En fait c'est tout juste s'ils ne ronronnent pas !

Mais baste ! ce dont je veux vous parler aujourd'hui c'est de l'intérêt "historique" des timbres. Car au-delà de leur intérêt purement esthétique (est-il besoin de préciser que certains sont de véritables œuvres d'art miniatures ? les noms de Gandon, Serres, et surtout Cheffer vous disent-ils quelque chose ?) les timbres sont souvent des marqueurs de l'évolution du monde. Et l'Histoire que je voudrais retracer brièvement est celle de la Hongrie de 1919 à 1972.

En 1919 donc, la première guerre mondiale est finie (enfin pas partout mais ceci est une autre Histoire), la Hongrie qui, comme son nom l'indique, fait partie de l'Empire Austro-Hongrois, va le payer cher : traité de Trianon de 1920, dépeçage du royaume hongrois qui conduit à une diminution des 2/3 de sa superficie, cette Histoire est bien connue. Mais avant de donner un territoire, il faut d'abord s'en rendre maître, c'est-à-dire l'occuper, et c'est ce dont témoignent certains timbres de l'époque :

"Baranya", le nom d'un comitat situé au sud, à la frontière croate

le Bánát, région du sud-est, partagée désormais entre la Roumanie, la Serbie

et, pour un petit bout, la Hongrie

A noter que l'indication "Köztársaság" marque, en plus, l'avènement de la "République des conseils" de Béla Kun à la même époque.

Quelquefois c'est assez subtil :

là c'est donc l'ouest de la Hongrie qui est occupé, et l'indication du bas semble germanique ...

D'autres fois l'occupation porte carrément le nom de l'occupant :

hé oui ! c'est nous qu'on était là, dans la région d'Arad, aujourd'hui en Roumanie !

et là ce sont les Roumains, et même le Royaume ("Regatul") de Roumanie, il faut dire qu'eux, ils sont allés jusqu'à occuper (brièvement) Budapest !

Ainsi donc, en 1919, une forte coalition anti-communiste s'est formée contre Béla Kun (ce sera finalement Staline qui aura sa peau en 1937 !) de manière à éviter la contagion de la révolution prolétarienne de 1917, ce qui va ouvrir un boulevard à ... Horthy Miklós, qui fera son entrée à Budapest en novembre 1919 avant d'être proclamé Régent du Royaume en mars 1920. Et l'Amiral Horthy on va donc le trouver assez vite, et de plus en plus, sur les timbres hongrois ...

oui oui c'est bien lui, là, au milieu, l'Amiral sans flotte ...

Mais pendant ce temps, les dictateurs grondent et aboient, les armées se forment et se déplacent, les canons recommencent à tonner et des promesses se font, de redonner les territoires injustement spoliés ...

Comme en témoignent ces feuilles que je me suis procurées il y a peu :

Voici donc la première : nous sommes en 1938 (le cachet de la poste en fait foi !), nous sommes à Munkács, ville aujourd'hui située au sud de l'Ukraine et rebaptisée Moukatchevo. Et "visszatért" ça veut dire "retourné" ... Alors pourquoi ? Eh bien souvenez-vous qu'après la première guerre mondiale, la Hongrie a été littéralement dépecée et qu'elle a été contrainte de donner des bouts de son territoire à tous ses voisins : Ukraine, mais aussi Roumanie, Yougoslavie, Autriche, Tchécoslovaquie (à l'époque la Slovaquie n'existait pas encore) ... Et ce qui explique en partie le choix de l'amiral Miklós Horthy, alors Régent de Hongrie, de joindre ses forces à celles de Hitler, qui lui avait promis la restitution de ces territoires perdus. Hé oui ...

Donc en 1938 c'est le retour au sein de la mère-patrie de non seulement Munkács mais aussi :

Losonc, aujourd'hui Lusenec en Slovaquie

Szamosújvár, aujourd'hui Gherla en Roumanie

Nagyvárad, aujourd'hui Oradea en Roumanie

Szászrégen, aujourd'hui Righin en Roumanie et

Szilágysomlyó, aujourd'hui Șimleu Silvaniei en Roumanie

Székelyudvarhely ("lieu de la Cour des Sicules"), aujourd'hui Odorheiu Secuiesc en Roumanie

et Kézdivásárhely, aujourd'hui Târgu Secuiesc  en Roumanie

Zilah, aujourd'hui Zalău toujours en Roumanie

Léva, aujourd'hui Levice en Slovaquie

Dés, aujourd'hui Dej en Roumanie et Bánffyhunyad, aujourd'hui Huedin en Roumanie

Nagybánya, aujourd'hui Baia Mare en Roumanie et

Máramarossziget, aujourd'hui Sighetu Marmației en Roumanie.

 

Je sais, tout ça fait un peu litanie ... Mais n'oubliez pas qu'il y avait des GENS qui vivaient dans tous ces territoires et qui, suivant les aléas de la guerre, des conquêtes et des reconquêtes, se couchaient Hongrois, se réveillaient Roumains pour s'endormir à nouveau Hongrois et se réveiller à nouveau Roumains ... J'exagère à peine, vous savez ... Et bien sûr tout cela laisse des traces, dans les têtes, dans les corps, et dans les cimetières ... Regardez ce qui s'est passé il y a peu à Dormánfalva ( Dărmănești en roumain) : des magyarophones de Transylvanie se sont affrontés à des nationalistes roumains qui venaient inaugurer des croix orthodoxes dans ce qu'ils considèrent comme LEUR cimetière ! Et ça pratiquement le jour anniversaire du traité de Trianon, signé le 4 juin 1920 et consacrant le dépeçage de la Hongrie ! Ce n'est pas pour rien que le pape François est allé faire un tour là-bas ...

Mais voilà la guerre fut perdue, et avec elle, tous les territoires reconquis, et le Hongrois se réveilla à nouveau Roumain, Ukrainien ou Slovaque ... Sauf qu'avec l'occupation soviétique tout cela n'avait plus beaucoup d'importance, n'est-ce pas, puisque tous ces pays étaient devenus frères au sein de la Grande Famille Socialiste ... Ce dont nous parlent encore certains timbres :

En 1949 apparaît l'étoile rouge, caractéristique de tous ces "pays frères" ...

7ème congrès du MSZMP, mouvement des socialiste hongrois, qui existe toujours aujourd'hui

50ème anniversaire de la Glorieuse Révolution Socialiste !

et 50ème anniversaire de la Glorieuse Union Soviétique !

Voilà, jeunes gens, je ne vais pas aller plus loin dans ma démonstration. Vous aurez compris, je l'espère, au moins deux choses : 1) les choses sont toujours beaucoup plus compliquées qu'on ne croit dans ces "ex-pays de l'Est", qui apparaissent quelquefois comme des plages sur lesquelles les armées ont laissé leurs empreintes, bientôt effacées par le flux et le reflux de l'Histoire, et c'est encore plus vrai pour la Hongrie qui, en plus, a dû subir l'occupation ottomane pendant un siècle et demi, 2) cela vaut vraiment le coup de s'intéresser aux timbres, modestes mais rigoureux témoins des temps où ils parurent ...

Sur ces belles paroles, sziasztok, à bientôt !

 

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