Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
19 juin 2019 3 19 /06 /juin /2019 14:57

"À cette époque-là, du moins, je ne savais pas encore que l'être humain affublé du nom de "réfugié" doit avoir un destin de saltimbanque, qu'il lui faut être le bouffon d'une société européenne disloquée, le pauvre personnage qui parle, qui raconte, qui essaie de persuader, le camelot idéaliste qui croit dans sa marchandise et qu'on écoute à peine."

Ces quelques lignes, je les ai recopiées dans " J'ai quinze ans et je ne veux pas mourir" de Christine Arnothy, que je suis en train de lire. Évidemment elles résonnent avec l'actualité ...

Dans son livre Arnothy raconte d'abord le siège de Budapest de l'hiver 1944 pendant lequel les habitants, terrés dans les caves, essayèrent de survivre à la lutte féroce entre Allemands et Russes qui se solda par la déroute des premiers.

Ces événements, je les ai lus bien des fois : privations, disparitions soudaines, soupçons et solidarité ... Et puis l'arrivée des Russes, tels qu'on les connaît bien désormais : brutaux, ivres, violeurs ... Rien de bien nouveau pour moi, hélas, dans toutes ces pages ...

Non, le nouveau réside plutôt dans la suite, dans l'après-siège. En effet, Christine Arnothy, de son vrai nom Szendrői-Kovács Krisztina, est la fille d'un propriétaire terrien, ce qui comporte quelques avantages, certes, comme celui de pouvoir se réfugier dans une maison au bord du lac Balaton mais aussi, dans la Hongrie qui passe sous la domination soviétique, certains inconvénients. A tel point que la famille décide de passer, clandestinement bien sûr, en Autriche. C'est bientôt l'arrivée à Vienne, sinistre, en ruines, et divisée en quatre zones d'occupation, cadre du "Troisième homme" de Graham Greene. Il leur faut donc absolument éviter la zone russe et même franchir la "ligne de Linz" au-delà de laquelle, enfin, ce sera la liberté.

Les voilà donc "réfugiés" et probablement comme beaucoup de ceux que nous connaissons aujourd'hui des réfugiés instruits, éduqués, mais obligés d'abandonner leur vie pour des raisons qui les dépassent ...

Et puis c'est l'arrivée au camp de Kufstein, de sinistre mémoire puisque c'est dans cette citadelle que furent détenus de nombreux prisonniers politiques hongrois ...

"Nous nous trouvons dans un immense couloir obscur, truffé de portes à gauche et à droite, peuplé de bruits divers. Tout ici sent l'oignon et l'urine. L'homme essaie d'ouvrir la septième porte à droite. La clé rebelle tourne sans fin dans la serrure. Il faut dix minutes de travail pour pouvoir entrer, et c'est dans une chambre froide, meublée avec trois lits de fer, pauvrement éclairée par une maigre ampoule fixée au plafond. Il y a aussi une armoire ; au milieu, une table souillée de grandes taches huileuses, et deux chaises ... Mon père est immobile ; il tient encore à la main la valise ; tout est si sale qu'il n'ose pas encore la poser."

Et plus loin : "Nos premières journées à Kufstein furent dignes d'un cauchemar. Si nous n'avons pas dû faire du feu en frottant des morceaux de bois, ce fut grâce à nos amis qui nous guidèrent dans le labyrinthe du camp. Pendant la guerre, cette sinistre ville de baraques avait appartenu à l'armée allemande et, après la guerre, elle était devenue le havre  des réfugiés. Kufstein était à mes yeux un immense orphelinat où les enfants abandonnés d'une Europe dénaturée pouvaient recommencer leur vie dans la chaleur artificielle d'une organisation internationale ... La liberté de l'Occident représentait pour nous le miracle vivant et la Hongrie n'apparaissait plus que comme une grande prison. Mais le fait que la Hongrie n'était plus qu'une prison et que la vie nous obligeait à vivre en parasites était un drame." Il suffirait, hélas, de remplacer "la Hongrie" par "l'Irak", "la Syrie", l'Albanie" ou bien d'autres pays encore ...

S'ensuit, dans le livre de Christine Arnothy, tout un tas de péripéties qui l'amènent à Paris. Elle y travaille comme gouvernante, y rencontre son mari, y tombe enceinte et elle veut à tout prix que ses parents, restés en Autriche, fassent la connaissance de son époux avant qu'elle n'accouche. Mais ...

"Toutefois il est très difficile de voyager quand on ne possède pas la chose la plus naturelle au monde : une nationalité. Et surtout une future mère qui peut accoucher n'importe où, dans le train, en avion ou dans l'entrée solennelle d'une ambassade et qui, par l'accouchement, peut devenir la mère apatride d'un nouveau-né français, allemand ou américain ! Le douanier regarda notre titre de voyage, longtemps, soigneusement, et tous ceux qui étaient dans le compartiment attendaient le dénouement avec un vif intérêt. J'avais l'impression que dans le pays où j'arrivais, j'allais être la bouche supplémentaire qui déclencherait la famine, le corps inutile qui provoquerait la crise du logement."

Je termine en le rappelant : ces lignes ont été écrites par une femme d'origine hongroise, forcée de fuir son pays au moment où le "rideau de fer" s'abattait sur lui ... Est-il besoin d'en dire davantage ?

Partager cet article
Repost0

commentaires