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23 mars 2020 1 23 /03 /mars /2020 10:46

Comme j'ai été content de retrouver sur un site de vente en ligne "Jóska Átyin n'aura personne pour le lui rendre", que j'avais adoré et probablement prêté à quelqu'un que j'aimais beaucoup !

L'auteur est un écrivain hongrois tzigane, ou rrom, ou rom, ou gitan, né en 1948 à Csenger, dans le nord-est de la Hongrie, près de la frontière roumaine. Il est mort en 2008 à Budapest. 2008, c'est aussi l'année de parution en français de ce livre, ainsi que d'une collection de récits intitulée "Le bon Dieu n'est pas chez lui", que je me propose de lire bientôt. A part cela, deux recueils de poèmes et un conte théâtral, non traduits en français, et c'est tout ce que mes recherches m'ont permis de trouver.

Cela commence par la chute d'un morceau d'étoile dans l'étang du quartier tzigane le 2 juin 1955. Cette chute, qui a entraîné celle de toutes les maisons construites au bord du lac, avait été prédite par Eszti Harangos, qui semble avoir bien des pouvoirs ... Celui d'impressionner Jóska Bábi, le voïvode du village, qui n'est pourtant pas homme à s'en laisser conter. Celui de mourir aussi quand elle le veut, c'est d'ailleurs ce qu'elle fait assez rapidement, le 3 juin pour être précis, le lendemain de la chute de l'étoile. Mais ne croyez pas en être débarrassé aussi facilement ! Car elle n'en finit pas de réapparaître, au gré d'une chronologie pour le moins sinueuse ...

Tout comme ce vieil homme, qui fait des visites régulières au village des tziganes, une fois pour leur apprendre à voler, une autre fois pour empoisonner l'eau de l'étang, faisant crever ainsi tous les poissons qui s'y étaient multipliés depuis que Jóska Bábi avait eu la lumineuse idée de l'ensemencer. Est-ce bien Dieu, ce vieux monsieur, ou bien son envoyé ? Toujours est-il qu'il disparaît aussi mystérieusement qu'il est venu et que, du coup, Jóska Bábi est arrêté par les gens de la coopérative qui ont collectivisé l'étang et ses poissons à leur profit.

"Du beau travail !" soupira le vieillard assis à quelques pas de l'eau, les yeux rivés sur l'étang dont la renommée avait fait ensuite le tour de la région: un an plus tard, en mai cinquante et un, la première pêche avait eu lieu sous la direction de Jóska Bábi. [...] A la quatrième remontée les tonneaux débordaient. [...]

Puis en mai mil neuf cent cinquante-quatre, des hommes de la maison communale s'étaient présentés. Avec des airs imposants, ils avaient mesuré la pièce d'eau, inspecté les environs, puis informé Jóska Bábi que désormais le terrain avec l'étang et ses alentours immédiats appartenait à la collectivité. [...] "Du beau travail, ça aussi !" grommela le vieillard mystérieux assis sur la borne kilométrique. Le vent ébouriffa sa barbe, ses cheveux volèrent. Il se leva. Quittant la grand-route, il descendit lentement vers le rivage, situé en contrebas. Il goûta l'eau puis, sans cesser de marmonner, vida le contenu de ses belles boîtes aux étiquettes bleues dans l'étang. Il dut s'y reprendre à trois fois avant que sa musette soit vide; Puis il commença à prier, quand soudain il s'arrêta. Derrière un saule chétif, Mojna, qui traînait de temps en temps aux abords du quartier, observait de loin chacun de ses mouvements.

Et c'est dans sa cellule que les souvenirs de Jóska Bábi lui reviennent : ceux de la guerre, bien sûr, encore si proche, mais surtout ceux du "recrutement" pour la cité de la Paix, en cinquante-trois, quand tous les Tziganes de l’îlot avaient été embarqués dans des camions pour aller prêter main-forte à la glorieuse édification du socialisme triomphant sur un chantier lointain. La cité de la Paix ... un ancien camp de travail, où subsistent des barbelés, une potence dans un coin, où une malle renversée laisse échapper des crânes qui roulent dans tous les coins ... En cinquante-trois toujours, mais en été, quand les services de l'Assistance Publique avaient fait une descente à l'îlot pour mettre la main sur Mojna, le petit orphelin élevé par la vieille Eszti Harangos ... Vaincus par la ruse et par leur propre peur, ils étaient repartis bredouilles, bien évidemment !

Bábi ! "Il lui revenait soudain à l'esprit la question menaçante du président du conseil, dont, ainsi qu'il se l'était formulé une fois en lui-même, l'épouvantable nature crocodilesque était déjà à l'époque absolument incompatible avec son propre caractère :" Tu regrettes le passé ? Toi, le va-nu-pieds, tu le pleures ?

- Laisse ça aux raclures sans vergogne !" répondit Jóska Bábi au dirigeant qui régnait sur toutes les âmes du village. "Mais moi, continua-t-il d'un ton ferme en le regardant droit dans les yeux, je ne peux pas changer de peau comme ça." Je n'ai pas ce don, ajouta-t-il plus tard dans le cercueil en repensant à cette histoire. Parce que, franchement, à part le serpent, cet abominable reptile, qui peut quitter sa peau du jour au lendemain ? L'homme, pour qu'il en change, mon ami, il faut le conduire dans une chambre de torture et l'écorcher vif ...

Et puis les souvenirs s'entremêlent, ceux de Jóska Bábi avec ceux du petit Mojna, qui n'est plus si petit que cela au bout d'un moment, d'autres encore, au point que quelquefois on ne sait plus trop qui parle, ni quand, ni où, mais ce n'est pas grave on se laisse porter par la magie du récit, par ces forces obscures qui le sous-tendent et le traversent ...

Cela finit dans une nuit d'orage, une nuit de déluge, une nuit où tous les Tziganes veillent dans l'attente du Jugement Dernier, où le vieillard mystérieux fait une dernière apparition. Cette nuit-là un groupe d'hommes encagoulés s'attaquent à l'écluse qui retient les eaux de tous les canaux d'écoulement de la région ... Qui sont-ils ? on ne le saura pas, mais leur but est clair : chasser les Tziganes du modeste îlot qu'ils occupent sans aucun droit de propriété. Mojna et Jóska Átyin, enfin réconciliés, parviendront de justesse à éviter la catastrophe à l'aide de quelques grenades abandonnées par les Hongrois quand les soldats russes sont arrivés ...

Et tout cela m'a fait fait penser à autre chose : un enfant confié à une grand-mère qui l'initie à des secrets, qui le protège du monde extérieur en construisant autour de lui un monde "particulier", cela ne vous rappelle rien ? Eh bien moi, c'est au "Bûcher" de Dragomán, récemment commenté ici,  que cela me ramène ... Sans parler du "Temps des gitans", le film de Kusturica (vous vous souvenez de ce grand dadais avec son dindon ?), ou même "Purge", le roman très beau et très dur de Sofi Oksanen ... Bien sûr chacune de ces œuvres détient sa spécificité mais il me semble qu'elles sont profondément unies par une situation quasi archétypique, mais peut-être est-ce la complicité que j'ai vécue avec ma propre grand-mère qui m'y rend si sensible ?

 

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