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13 avril 2020 1 13 /04 /avril /2020 14:25

Décidément, c'est chouette, le confinement ! On peut lire autant qu'on veut, et en plus on a tout le temps d'écrire sur ses lectures ...

Cette fois je me suis enfin décidé à attaquer un gros bouquin de 700 pages, intitulé "Le cri de la taïga". Est-ce à cause du titre, que je trouve décidément très mauvais, ou bien parce que nous avons regardé il n'y a pas longtemps sur Arte une très bonne série consacrée au goulag, j'ai mis un moment à me décider mais enfin, ça y est, merci le confinement !

Or donc, ce "pavé" a été écrit par Gábor Áron avec pour titre original : "Az embertől keletre" soit littéralement "A l'est de l'homme". Ce n'est peut-être pas meilleur mais ça a au moins l'avantage d'être énigmatique ... Gábor Áron est un nom bien connu des Hongrois puisque c'est aussi celui d'un des héros de la Révolution de 1848. Il appartenait à une grande famille de Transylvanie et a acquis une grande renommée en consacrant sa fortune à faire fabriquer des canons pour l'armée hongroise qui luttait contre les forces impériales russes. Il fut tué au combat en juillet 1849 alors qu'il se battait contre les forces d'invasion tsaristes. Et voilà que pratiquement un siècle plus tard son arrière-petit fils se trouve en butte aux persécutions de l'armée soviétique ...

C'est d'ailleurs en tant que membre d'une "grande famille" qu'il est nommé Secrétaire Général de la Croix-Rouge hongroise en mars 1944. Mais convoqué chez l'ambassadeur d'URSS le 7 août 1945 il y est arrêté avant d'être condamné à mort un mois plus tard. Son crime ? Avoir écrit et publié en 1942 un livre intitulé Túl a Stalin vonalon - Au-delà de la ligne Staline- dans lequel, comme correspondant de guerre, il rendait compte de ce qu'il avait pu observer dans l'Ukraine soviétique. Inutile de dire que cela n'a pas beaucoup plu au nouvel occupant ! Et puis c'est l'enchaînement des prisons jusqu'en 1948, année de son départ pour le goulag du Kouzbaslag, non loin de Novokouznetzk, un peu au nord de la Mongolie. Il y restera jusqu'en 1950, sa peine ayant été ramenée à 5 ans à compter de son arrestation.

Un jour d'août, la vie du Civil a basculé, voilà les premiers mots du livre. Le lecteur comprend assez vite qu'il s'agit du narrateur lui-même, et que donc il se trouve en présence d'une "autobiographie" de Gábor Áron. Mais alors pourquoi cette appellation, le "Civil" ? par opposition aux militaires ? Ce n'est qu'à la page 28 que nous trouvons un début d'explication : Le Civil n'a jamais pu mettre de l'ordre dans le chaos des sentiments  qui l'envahirent cet après-midi là. Des écluses mystérieuses se sont ouvertes dans son esprit.[...] Comme s'il avait partagé son corps biologique avec quelqu'un, une nouvelle personne était en train d'intervenir dans ses affaires. Elle sortait d'une de ces écluses et n'a reçu son nom de baptême que plus tard : le Forçat.

Bien ... on pourrait donc dire que nous sommes en présence d'un dédoublement de la personnalité, et que le "Civil" prend un autre sens par rapport au "Forçat", celui de "civilisé" par rapport à quelque chose qui a à voir avec l'instinct de survie dans un milieu hostile, celui de la prison.

Après le guet-apens de l'ambassade russe, le narrateur est embarqué dans un camion militaire qui le trimballe d'abord dans les faubourgs de Budapest, puis qui prend la route du lac Balaton. A Balatonfüred il fait la connaissance du major Savitzki qui lui admoneste une interminable leçon sur les règles de l'univers de la prison. Le Civil est révolté mais le Forçat écoute attentivement ...

C'est comme ça qu'a commencé leur combat, leur lutte, et ça a duré des années. On ne savait jamais qui allait l'emporter, où la philosophie de Savitzki allait prendre l'eau, ce qu'il allait abandonner de son éducation. Et quelles étaient les réserves secrètes du Civil. Et quand le Forçat se cachait derrière l'humanité et la morale pour échapper à la logique et à la loi du bagne. [...] Ils ont eu de la chance. Le procureur ne les a pas dérangés dans leurs disputes, il ne les a pas convoqués. Le Civil était décidé à lui envoyer en pleine gueule que le livre, il l'avait écrit par conviction et aurait été incapable de faire autrement. Dans ce cas ? Le Forçat n'aurait jamais eu l'occasion de prouver que, dans la vie, il y a des moments où cent grammes de pain pèsent plus que l'hommage des descendants et où une vie sans gloire vaut mieux qu'une mort héroïque.

Arrivé à ce point de ma modeste chronique, je me dis que je ne vais pas vous retracer par le menu toutes les pérégrinations et mésaventures de cet aventurier malgré lui. Sachez seulement que vous si décidez de le suivre vous ne manquerez pas de faire des rencontres tout à fait étonnantes, comme celle de l'Unijambiste qui règne en maître absolu sur une bande de truands de l'hôpital-prison de Lemberg, que vous goûterez à pleine bouche une tempête de neige dans la taïga sibérienne, que vous assisterez aux différentes métamorphoses du Civil, fruits d'une adaptation sans faille aux circonstances dans lesquelles il se retrouve embarqué, et que vous finirez par avoir une petite idée du goulag, ce système où tout peut arriver à tout moment, sans que l'on comprenne ni pourquoi ni comment. Bref, un bon gros bouquin, idéal en ces temps de confinement !

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