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4 février 2021 4 04 /02 /février /2021 20:44

Drôle de petit livre que celui qui vient de me tomber dans les mains, après quelques péripéties entre Budapest et ici ...

Le titre tout d'abord : "Ce que j'ai voulu taire", étonnant, non, quasi oxymorique ... J'ai voulu le taire mais finalement je le dis quand même ... Alors pourquoi ? Pourquoi avoir d'abord projeté de ne pas en parler, et pourquoi en parler finalement ? Et qu'est-ce qu'il était si brûlant de taire, pour enfin le dire ?

Et donc le contenu ... Ce n'est pas un roman, cela ne raconte pas une histoire, si ce n'est celle de Sándor Márai lui-même. Alors quoi, une autobiographie ? Un journal ? Ou bien plutôt une série de réflexions liées à l'actualité, à l'Histoire ?

Car tout commence au jour de l'Anschluss, le 12 mars 1938. Et ce jour-là, comme tous les autres jours,  Sándor Márai écrit. C'est son métier, sa fonction, son destin. Il est un écrivain reconnu et "un journaliste à la mode à Budapest" (page 10). Il fait donc partie de la "bonne société", sa vie y est douce et confortable : il habite "dans un immeuble d'une rue calme de Buda" (page 26) et il suit "l'ordre immuable de l'emploi du temps quotidien" (id.). Ecrire trente à trente-cinq lignes par jour, rien ne peut l'en empêcher : "cette page d'écriture quotidienne représentait la seule justification et tout le sens de mon travail et de ma vie" (page 28). Mais bien des années plus tard, au moment où il écrit ce livre, Sándor Márai est complètement dégrisé : "j'étais ridicule quand [...] je croyais que les quelques lignes que j'écrivais chaque jour, je le faisais pour la nation." (page 31) et plus loin : "En réalité j'écrivais seulement pour une poignée de connaisseurs en matière de littérature, et puis pour dix à quinze mille lecteurs issus de la bourgeoisie" (pages 33-34).

Seulement voilà, après un long aperçu historique retraçant les péripéties de la nation hongroise, et il y en eut, l'auteur se décide à attaquer de front à la page 55 : "Ce jour-là, où Hitler entra dans Vienne, la grande majorité de la bourgeoisie hongroise sympathisait avec les idées nationales-socialistes." Si l'on peut admettre le constat, on ne peut que s'interroger sur son origine. Curieusement Márai ne parle pas du traité de Trianon et de l'irrédentisme qui s'en est suivi, avide de reconquérir les territoires perdus, quitte à s'allier avec les nazis, non, il relie cela directement avec la Commune de Béla Kun, la "République des Conseils", "cet intermède sanglant, implacable et destructeur"(page 61) qui dura 100 jours en 1919. Est-ce son anticommunisme qui le fait parler ainsi ? Il ne faut pas oublier que son livre couvre une période de 10 ans (seulement !), jusqu'au 31 août 1948, date à laquelle l'écrivain et sa famille quittèrent le pays, désormais "soviétisé". Forcément, ça oriente ...

C'est aussi, selon Márai, à cause de la Commune hongroise, dont certains dirigeants et organisateurs étaient Juifs, qu'un antisémitisme sans frein s'est développé en Hongrie. Il ne manque pas d'ailleurs de signaler que, jusqu'à l'entrée des troupes allemandes en 1944, la Hongrie fut aussi, paradoxalement, un refuge pour tous les Juifs des autres pays européens. Plus loin, l'analyse de la société hongroise que fait l'auteur n'est pas sans faire écho avec ce que l'on connaît actuellement : "La société hongroise de ces années-là [...] clamait sur tous les tons sa foi dans une vie sociale fondée sur des idéaux "chrétiens" et "nationaux" " (page 82) Cela ne vous rappelle rien ?

Je dois avouer que lorsque Márai poursuit et approfondit son analyse, les choses ne me paraissent pas toujours très claires. Peut-être le sont-elles davantage pour un lecteur hongrois ? Ainsi page 85 : "La dépendance et l'obligation ont tissé dans le pays une toile enchevêtrée d'intérêts complexes et mesquins, un réseau tout-puissant. Là se trouvait la véritable hiérarchie, là s'exerçait le véritable pouvoir dans la Hongrie de Trianon." Et cet "édifice de protection", base du système latifundiaire, cet "état d'asservissement" explique selon lui pourquoi "la nation hongroise répondit aux grandes questions à sa manière, en se défilant, sans courage"(page 88) et il pointe précisément sa propre position dans ce système d'interdépendance généralisée : "Moi, écrivain bourgeois, j'ai toujours senti que quelque chose n'était pas arrivé à maturation, ne s'était pas mis en place, que la société hongroise ne pouvait ni déployer ses véritables forces ni montrer ses véritables valeurs morales et ses capacités à cause du fait que, dans ce pays, ne vivaient pas seulement des hommes libres mais également un million et demi d'hommes asservis" (page 89) et plus loin :"tant que le serf restera serf [...] moi, le bourgeois, je ne serai pas tout à fait libre." (page 90)

Ces pensées, qu'il ne consignera que bien plus tard, occupent son esprit à l'égal de celles concernant l'écriture de son roman en cours sur Casanova, pendant qu'il fait sa promenade quotidienne sur les remparts du Château. Et, en tant qu'écrivain, il connaît une prescience de ce qui va arriver : "Dans le futur proche, toutes les choses et personnes qui en cet instant constituaient encore une réalité vivante ou palpable allaient plonger dans le néant." (page 100)

Au chapitre 2, qui commence à la page 101, Márai aborde enfin la question de "l'irrédentisme". D'abord à travers un prisme personnel, puisqu'il est né à Kassa, ville devenue tchécoslovaque par la "grâce" du Trianon et d'où il a fui alors pour ne pas avoir à y faire son service militaire, et redevenue hongroise "grâce" aux accords de Vienne. Il écrit dans le Pesti Hírlap, journal qui soutient la cause irrédentiste et "l'opinion selon laquelle il était possible, avec une propagande pacifiste adéquate, d'amener les grandes puissances qui avaient conçu et signé le calamiteux traité de Trianon à reconnaître son injustice" (page 106) Evidemment cela suscite des réactions diverses et contradictoires : au soutien enthousiaste du public hongrois et à celui d'une partie de l'opinion internationale, répondent les critiques émanant des autorités des pays de la "Petite Entente", créés par ce même traité. Mais pas seulement : on reproche aussi au gouvernement de s'emparer de la question des territoires perdus pour ne pas avoir à entreprendre les réformes sociales nécessaires, concernant en particulier le "million et demi de paysans hongrois asservis et sans terre, c'est-à-dire sans patrie" (page 109)

Le 2 novembre 1938, les accords entre Hitler et Mussolini rendirent donc à la Hongrie 12000 kms carrés de territoire tchécoslovaque, dont Kassa. Et quand les troupes de l'armée hongroise s'y dirigèrent, eh bien Márai les y suivit et entra dans la ville en défilant au pas cadencé, en compagnie de ses amis, écrivains et peintres. Mais la joie éprouvée n'est pas sans mélange car la compensation "n'était due ni à un discernement supérieur des autorités ni à l'argument d'une justice historique : cette victoire n'était que celle des intérêts de l'axe italo-germanique à ce moment-là." (page 115)

Les sentiments éprouvés par les "libérateurs" hongrois ainsi que par ceux qui faisaient encore partie d'une "minorité" avant leur arrivée sont pour le moins ambivalents : "même dans l'émotion de ces premières heures, nous étions assaillis par un sentiment d'angoisse, de malheur, de ratage, par l'impression que quelque chose n'allait pas" (page 126) Et le malaise se précise ensuite : "Ce jour-là , ce n'est pas seulement la région arrachée qui était de retour au sein de la patrie : sont revenus en même temps en Haute-Hongrie les "Votre Excellence", les ombres fantomatiques et choquantes d'un passé hongrois restées vivaces [...] Sont revenus l'arrogance de la culture de classe néobaroque, l'affectation insolente, les privilèges d'une prétendue culture, prétentieuse et superficielle" (pages 130-131). Et la mise au pas ne tarde pas, comme ce fut également le cas en Transylvanie. En effet, il s'agit "d'enseigner les bonnes mœurs aux autochtones à l'aide du gourdin, de la croix et de l'eau-de-feu." (page 131) Car pouvait-on faire confiance à des Hongrois qui avaient goûté à la démocratie dans les Etats successeurs ? Ce mépris et cette suspicion, doublement douloureux pour les Hongrois "libérés", furent confortés par la politique gouvernementale comme le montre, par exemple, la création de l'ordre des "Vitéz", une nouvelle caste d'exception que Catherine Fay, la traductrice choisit de rendre par "Preux", suivant en cela la traduction de François Fejtő. Ceux-ci, bientôt, usèrent et abusèrent de leurs passe-droit comme le raconte Márai quand, à l'été 1944, il découvre dans le dernier numéro du Journal du Preux que, page après page, "tel ou tel "valeureux" avait reçu en cadeau telle propriété juive transformée en "terre de Preux" (page 139)

Au chapitre 3 (page 142) l'auteur commence à retracer le déroulement de la guerre, ou du moins son approche sournoise. Mais avant qu'elle n'éclate vraiment, une grande douleur personnelle s'abat sur lui : son petit garçon, tant attendu, meurt à ce moment-là. Et cela fait "comme s'il avait reçu un vaccin contre la douleur", ce qui lui permet ensuite de traverser toutes les horreurs, toutes les épreuves avec un "calme singulier" (page 145). D'ailleurs, jusqu'au 19 mars 1944, c'est une "drôle de guerre" que vivent les Hongrois, comme si "la Hongrie était une île, qui ressemblait à l'œil calme dans un cyclone" (page 148) Mais dans le marais qu'est devenue la Hongrie des forces immondes bouillonnent qui trouvent de plus en plus à s'exprimer dans une presse calomnieuse, vindicative et impitoyable. Farouche antisémitisme, bien sûr, mais aussi attirance pour les idéaux pangermanistes qui convainc nombre de Souabes de revenir à leurs noms allemands. Au contraire, Márai, né Grosschmid, va au département de magyarisation des noms en 1939 pour demander que son nom de plume devienne son nom officiel ... ce qui laisse le fonctionnaire qui le reçoit un brin perplexe. Mais il y a plus : "on commença à entendre des accusations contre le mode de vie, la vision du monde et la culture bourgeois." (page 161). Et Márai, qui revendique le titre d'"écrivain bourgeois" se livre alors à une longue analyse où se mêle beaucoup d'introspection et qu'il poursuit, après avoir essuyé les attaques d'abord des nazis, puis celles des bolcheviques, jusqu'à cette "grande question" : la bourgeoisie est-elle condamnée à disparaître comme l'a été l'aristocratie à la mort du système féodal ?

Márai VEUT croire que non, il VEUT croire qu'entre les totalitarismes de droite et de gauche, il existe un autre "chemin héroïque (qui) est toujours celui honni par les fanatiques des dictatures : la Troisième Voie." (page 180) qu'il imagine comme un "socialisme bourgeois", fruit d'un traité de paix entre le capitalisme et le socialisme. Il est pourtant si difficile d'oublier la sinistre réalité, comme en témoignent les pages consacrées à László Bárdossy. Celui-ci fut, dans les années vingt à Londres, porte-parole de l'ambassade de Hongrie et il était "le modèle du diplomate accompli" (page 183). Fin lettré, "causeur extraordinaire" "il appréciait visiblement l'esprit libéral de l'organisation sociale anglaise" (page 185). Alors, un modèle de socialiste bourgeois ? Que nenni, quelques années plus tard, devenu ministre à Budapest, c'est lui, ouvertement et résolument nazi, qui déclare la guerre à l'Union Soviétique sans même consulter le Parlement. Et dans le restaurant chic où dîne Márai ce jour-là, une horde de bourgeois (qui n'ont rien de socialiste, ceux-là) se déchaîne à grand renfort de champagne en hurlant qu'ils rentreront en Union Soviétique "comme dans du beurre". On connait la suite : deux cent mille soldats hongrois furent déployés sur le front de Voronej en Ukraine et abandonnés à leur sort par leurs "alliés" allemands, très peu en réchappèrent.

Le chapitre 5 est presque entièrement consacré à István Bethlen, premier ministre entre 1921 et 1931, autre personnage marquant de la politique hongroise de cette période. Pour Márai, pas de doute, ce fut un véritable "homme d'Etat". On trouve également dans ces pages d'autres hommages : à l'abbé Sieyès "c'est peut-être lui qui, en réalité, créa en coulisse ce qui fut essentiel et durable dans la Révolution" (page 200), ce que ne sut pas faire Bethlen qui ne "voulait pas que la possession des terres, et le pouvoir qui en découlait, échappe aux mains de sa classe" (page 203); à Szerémy également, qui chroniqua autour de 1540 l'histoire de la période qui avait précédé et suivi la bataille de Mohács. Il raconte comment les seigneurs hongrois, après la défaite, choisirent de s'allier avec les Turcs (qui vivaient loin et retourneraient forcément chez eux) plutôt qu'avec les Allemands, des voisins qui pourraient vite devenir encombrants. Ils ne prévoyaient pas que l'occupation allait durer cent cinquante ans. Malgré sa crainte des Slaves, Bethlen, après avoir échappé de justesse aux nazis, décide d'attendre l'arrivée des Russes. Malheureusement il devait disparaître juste après la guerre, et on n'eut plus de nouvelles de lui. Wikipédia, qui sait tout, le fait mourir à Moscou le 5 octobre 1946.

Le dernier mot du livre est le mot "démocratiques", et ce n'est pas surprenant. C'est bien ce que vise l'auteur ici : déterminer dans quelles conditions un nouveau pouvoir, à la fois populaire et humaniste, pourrait voir le jour, en tirant les leçons, parfois douloureuses, des différents épisodes d'une Histoire tourmentée. On le sent, on le constate, il est pris entre de multiples contradictions, entre l'amour de sa patrie et son rejet d'un nationalisme rapace, entre sa condition de "bourgeois" et son dégoût devant la lâche cupidité de ceux qui appartiennent à la même classe. Serait-ce finalement ce qu'il a voulu taire ? Il est précisé par une note de Catherine Fay que ce livre constitue le troisième volume des Confessions d'un bourgeois et qu'on en retrouve quelques pages, retravaillées, dans Mémoires de Hongrie.

De toutes les façons, c'est bel et bien le livre d'un "honnête homme" à qui, pour paraphraser Térence, "rien de ce qui est hongrois n'est étranger".

 

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commentaires

P
Merci pour cette chronique intéressante; je n'ai pas encore lu ce livre, mais je me souviens de sa parution en Hongrie, en 2013, après sa "découverte" dans les papiers de Sandor Márai. Ayant déjà lu ses Mémoires de Hongrie, et le premier volume de son journal (dans la version française), je suis curieuse de voir comment il diffère de ces deux autres livres, qui reviennent à peu près sur la même période. Pour le titre, c'est une bonne question; le titre original est un peu différent. Cependant, en écrivant "original", je me dis qu'en fait je ne sais pas si le titre hongrois était celui de Márai, ou s'il s'agit d'un choix éditorial plus tardif! Peut-être aussi le fait que ce livre n'a été publié que bien après la mort de Márai est aussi une réponse à la question que vous posez en introduction?
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