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9 mars 2021 2 09 /03 /mars /2021 22:49

Après un article consacré à la fameuse "chanson qui tue" (dans lequel j'espère que vous avez pris le temps pour trouver votre version favorite !) j'ai eu envie de reprendre ce livre d'Alice Zeniter, paru en 2013 chez Albin Michel, et que j'ai lu une première fois il y a ... quelques années.

Même titre que la chanson, même pays puisque ce roman se déroule en Hongrie, mais un univers assez différent. Cela commence dans une petite maison pas loin de la gare de Nyugati, ou plutôt dans le jardin y attenant. Un vieil homme ivre s'y affaire, le râteau à la main. Tout en travaillant il beugle les paroles de la fameuse chanson "Sombre dimanche, les bras chargés de fleurs blanches, ..." Et Imre, son petit-fils l'écoute et l'observe. Il ne comprend pas pourquoi, chaque 2 mai, son grand-père s'obstine à chanter une chanson qu'il déteste. Quand il tombera, soûl de tristesse et de pálinka, alors Ágnes, la sœur d'Imre et Pál, leur père, sortiront pour le chercher. A l'intérieur, Ildikó, la mère, se contentera de le traiter de "Büdös disznó", sale porc, sans lever le petit doigt pour aider.

Nous voilà donc en présence d'une famille dont les rapports ne sont pas toujours harmonieux, une famille cernée par les rails et par les déchets que les voyageurs jettent du train, surtout la nuit, une famille sur laquelle plane l'ombre du 2 mai ...

Et puis nous faisons bientôt la connaissance de Zsolt, qui devient très vite la seconde idole d'Imre, sa sœur Ágnes conservant tout de même la première place. Les deux garçons sont des "enfants de la gare", l'un parce que son père et sa mère y travaillent, l'autre parce que son père est contrôleur dans les trains. Mais ils tâchent sans cesse de s'en évader, en inventant des jeux où Zsolt tient toujours le meilleur rôle.

A la fin de l'été 1983, Ágnes quitte la maison pour suivre des études de traduction à l'université. Les garçons grandissent, rêvent de Jeux Olympiques et finissent par mettre en place un combat de chats payant. Mais les fauves refusent de combattre et les spectateurs protestent, Zsolt propose alors qu'ils se battent entre eux ! Et ils ne font pas semblant, croyez-moi ! Ils finissent tellement amochés qu'ils ont l'idée de passer chez Ágnes pour qu'elle les débarrasse des traces du combat avant qu'ils ne rentrent chez eux. Et c'est là qu'Imre découvre que sa sœur n'est pas seule, qu'il y a dans sa chambre un homme nu à qui l'on voit "la bite et tout", comme le lui assène Zsolt, passablement excité. Bien sûr Imre est bouleversé ...

Le chapitre suivant est consacré à la grand-mère Sára, morte en 1955, quand Pál avait dix ans. Elle avait trente-cinq ans et était morte "d'un excès de communisme", à en croire son mari. Ses parents à elle étaient morts en 1934 et, alors que ses sœurs semblaient la destiner au couvent, religieuse comme elle était, elle rencontra Imre, son futur mari, en 1937 et elle en eut 3 enfants. Les deux filles, Panka et Eszter, n'avaient que neuf mois d'écart et elles se ressemblaient, autant qu'elles ressemblaient à leur père. Pál, le plus jeune, était bien différent et il était le préféré de sa mère avec qui il chantait des cantiques. Malgré le régime communiste, elle s'était efforcée de faire donner une éducation religieuse à ses enfants, que Pál seul avait poursuivie avec constance et amour. Les raisons de sa mort restent un mystère, un de plus, après le 2 mai, la jambe blessée du grand-père et sa haine pour les jardiniers ...

En 1986, année de la venue de Queen à Budapest, les hormones d'Imre le torturent incessamment. Il ne peut en parler à Ágnes ni à sa mère, c'est donc vers Zsolt qu'il se tourne. Pour ce dernier, pas de problème, après la guerre froide ils iront en Californie se taper des Californiennes. En attendant, Zsolt se console avec des Hongroises et Imre ne se console pas, et c'est bien là le problème.

Un jour de 1956, Pál en débarrassant la table laisse échapper le pichet en terre cuite. Son père en reçoit un minuscule éclat dans l'œil et s'exclame qu'il faut bien être Russe pour être aussi con ! Et c'est bien sûr ainsi que ses sœurs vont l'appeler désormais, le "Ruskoff", pour bien marquer leur mépris et sa différence. Bien plus tard Imre, pris d'une frénésie de rangement, trouve sur le haut d'une armoire un dessin d'enfant représentant Pál et ses deux sœurs, et au-dessus de la tête du garçon s'étale l'épithète infamante. Mais il a beau questionner son père, il n'en obtient aucune explication. Un mystère de plus ...

En décembre 1989, Imre ne pense pas à la "chute du mur", non il pense à sa mère Ildikó qui vient de mourir stupidement, percutée par l'express de Vienne de 17h32. Elle n'aurait jamais dû être là, elle qui connaissait les horaires par cœur, comme toute la famille, mais une miette de son roulé au pavot hebdomadaire qui s'était coincée dans sa gorge, manquant l'étouffer, l'avait retardée sur le chemin de sa petite maison. Et comme c'est Pál qui vend ces roulés dans sa petite boutique de la gare, il se sent une fois de plus affreusement coupable. Et c'est dans les brumes de la pálinka d'après-enterrement que l'on apprend comment le grand-père a été blessé : c'est pendant la révolution de 1956, au moment du déboulonnage de la statue géante de Staline, que la main du colosse, après avoir rebondi sur le pavé, est venue fracturer sa jambe en huit endroits. Un mystère de moins ...

Un autre secret nous est révélé un peu plus loin : celui de la naissance de Pál, ou plutôt celui de la grossesse de Sára. Comme on pouvait un peu s'y attendre à cause de la réaction du grand-père, cela se passe en 1945, au moment où l'armée russe occupe Budapest. Sára est sortie pour nourrir ses fillettes affamées et elle est rentrée peu avant minuit "avec du sang sur le front, la jupe couverte de terre, un doigt cassé et Pál dans son ventre". C'est ce qu'apprend Imre de la bouche de sa tante Panka, qui l'a accompagné pour visiter sa sœur Ági ( petit nom d'Ágnes) à l'hôpital. Celle-ci vient de subir un avortement difficile dont "l'homme à la bite" est le responsable, et le financier. Traumatisée, les genoux vissés par la douleur et l'angoisse, Ági regagne la petite maison au bord des rails où l'ambiance ne s'améliore pas, comme le constate Imre : "aucun des habitants de la maison ne comprenait les autres. Le grand-père avait trop de colère, Pál trop de tristesse, lui-même avait trop de frustration, et Ági vivait la moitié du temps à Paris, sous le nom de Julie (elle s'est résolue à accepter un poste dans le centre d'appel d'une société française) [...] Elle ne partageait pas tout à fait leur existence."

Et c'est là qu'en tant que lecteur je placerais la fin de la première partie de ce roman. L'auteure, française, a relevé le défi consistant à nous peindre, de l'intérieur, la vie d'une famille hongroise. Elle a pris soin de n'oublier aucune date importante de l'Histoire du pays : 1920, 1945, 1956, 1989. Même si ces dates apparaissent en ordre dispersé, chacune d'entre elles est reliée à un événement familial, à chaque fois douloureux. Alice Zeniter a vécu trois ans en Hongrie, et il est certain qu'elle a capté quelque chose de "l'âme hongroise", autant que puisse en juger un autre Français qui n'a vécu qu'une seule année là-bas. Cependant cette avalanche de coups du sort me semble avoir quelque chose d'un peu forcé, voire de misérabiliste. Mais il est vrai que le titre du roman lui-même incline au mélodrame ...

Les choses changent nettement à partir de la page 165 quand Imre fait la rencontre de Kerstin, qui s'offre une séance de bronzage sur une grande pelouse de l'île Marguerite. Imre peut enfin faire l'amour et connaître l'amour, et cela lui fait vraiment du bien. Mais c'est surtout le personnage de Kerstin qui s'avère intéressant. En effet depuis que "le Mur" est tombé, celle-ci, avec sa sœur, parcourt une à une les anciennes "démocraties socialistes", persuadées qu'elles sont d'y trouver "la vraie vie" : "Elle pensait que seuls les pays fraîchement sortis du communisme avaient l'énergie et l'espoir qu'elle voulait connaître".

Bien sûr, nous qui avons assisté à l'enfance puis à la (très) lente maturation d'Imre, pleines de peurs et de doutes, nous nous interrogeons sur cet appariement soudain. Mais Kerstin décide de ne plus repartir en Allemagne, et s'installe dans la maison au bord des rails. Kerstin veut apprendre le hongrois et elle essaie de discuter politique avec le grand-père. Ils font également une petite fille, Greta, qui devient si mignonne (Imre croit avoir trouvé, enfin, ce qu'on appelle "la perfection") qu'à l'âge de trois ans elle pose pour des publicités.

Kerstin, quant à elle, poursuit sa recherche d'un "vrai monde", de la "vraie vie". Et c'est lors d'une escapade avec Imre qu'elle comprend le danger qui menace : l'entrée de la Hongrie dans l'union européenne.  "Mais tout le monde pouvait tomber amoureux de l'exotisme, des Andes, des couleurs du marché de Lima, des murs de la Cité Interdite ou d'un désert rouge traversé par des kangourous. La Hongrie ce n'était pas pareil, c'était un pays plat, et gris et jaune. Il ne se livrait pas comme ça à l'amour, il fallait de la patience, presque de l'abnégation." Et ces mots-là, qui éveillent en moi un écho certain, me paraissent beaucoup plus "vrais" que beaucoup d'autres qui précèdent.

Le 27 mars 2000, après des disputes, après une attaque qui cloue le grand-père sur un fauteuil, après l'amputation de sa jambe blessée, Kerstin part en emmenant Greta. Est-ce la malédiction de la maison au bord des rails, qui chasse ou tue toutes les femmes qui veulent y vivre ? Ne restent plus que les images géantes de Greta qui s'étalent un peu partout dans la ville. "Sombre dimanche" et Imre s'abandonne au Danube d'où on le repêche un peu plus loin, à Csepel. "Sombre dimanche", et le 2 mai 1955 (qui était un lundi) la grand-mère Sára se suicide en enfonçant un poireau dans sa gorge. Sombre dimanche ...

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