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22 septembre 2021 3 22 /09 /septembre /2021 10:07

Je voudrais parler d'un livre que je m'en veux d'avoir négligé ces derniers mois. Pourquoi ? Sont-ce les quelques bruits que j'ai entendus courir sur l'auteur ? Mais ce ne sont que des bruits. Est-ce mon goût renouvelé pour la BD, que je n'en finis pas d'explorer grâce à la Bibliothèque Municipale ? D'ailleurs si je faisais un blog là-dessus ? Il doit déjà y en avoir dix mille, mais qui sait ? j'aurai peut-être quelques lecteurs ?

Je crois que la vraie raison est beaucoup plus profonde et aussi beaucoup plus honteuse. J'ai bien peur que cela ne tienne à la lassitude à l'idée de lire une énième histoire de "Juif hongrois", spolié, molesté, déporté souvent parce que Juif. Pas brillant, n'est-ce pas ? Je sais bien que chaque personne est une et indivisible, et qu'elle a son histoire, unique, qui mérite d'être racontée et lue. C'est même essentiel, pour les quelques incrédules qui subsistent, et les "oublieux" qui se multiplient.

Pourtant ce livre, je l'ai lu par fragments, par moments, sans véritable connexion entre les uns et les autres. Et pourtant j'avais beau l'avoir laissé dormir deux ou trois semaines, dès que je reprenais le livre je savais où j'en étais et j'enchaînais la suite. Ce n'est qu'au retour des vacances, après une plus longue mise en sommeil, que j'ai décidé de le reprendre et de le finir. C'est alors que la force du livre m'a frappé.

"Pourquoi aimez-vous votre patrie ?" Tel était le sujet de la rédaction qui nous fut proposé en mars 1945. Fallait-il écrire que je l'aimais, cette patrie ? Les choses n'étaient pas simples. Si j'avais bien compris, ma patrie avait voulu me tuer. Certes, l'infanticide, ça existe. Mais à supposer que ce ne soit pas ma patrie qui ait voulu me tuer, mais quelques individus prétendant agir en son nom, en quoi ma patrie différait-elle de la leur ? Eux aussi s'étaient réclamés - et avec quelle insistance ! - de la patrie. S'il était vrai que j'appartenais à la patrie, la patrie c'était aussi tout ce qui m'était arrivé depuis la fin de l'année scolaire précédente. Mais comment en parler dans cette rédaction ?" (page 117) et plus loin :

C'est pratiquement sans commentaire que la population du village avait vu les Juifs avancer sous escorte. Certains s'étaient moqués des ces vieillards embarrassés de leurs bagages. A la lueur des fours crématoires ceux-ci pouvaient paraître, en effet, ridicules : avait-on besoin, pour finir brûlés dans le plus simple appareil, d'avoir trimballé couvertures et oreillers ?

Celui qui nous parle ainsi c'est l'auteur, György Konrád, né en 1933 à Debrecen, dont la première enfance s'est déroulée à Berettyóújfalu, un "gros bourg de la Plaine hongroise". C'est là qu'il vit le 19 mars 1944, au moment de l'entrée des troupes allemandes en Hongrie. En mai son père est arrêté sur dénonciation par la Gestapo et la gendarmerie hongroise. Sa mère, par "faveur extraordinaire", est enfermée dans une cellule voisine de la sienne. Les rumeurs de déportation de masse se font de plus en plus insistantes et György décide d'aller, avec sa sœur, à Budapest où il est plus facile de se cacher. Il était temps :

Comme nous devions l'apprendre plus tard, tous les Juifs de Berettyóújfalu furent embarqués dès le lendemain de notre départ. Escortés de gendarmes, gênés par leurs bagages, ils avançaient sur la chaussée. La population, massée sur les trottoirs, les regardait, certains les saluèrent, d'autres les injurièrent, mais la grande majorité resta muette. Les Juifs de Berettyóújfalu rejoignirent dans des wagons à bestiaux le ghetto de Nagyvárad et de là, quelques jours plus tard, Auschwitz.

A Budapest, sa sœur et lui sont souvent obligés de déménager, vers un endroit plus sûr, un lieu plus discret. Car tout part à vau-l'eau et l'on doit éviter de plus en plus les Croix Fléchées dans les rues. De leur côté les Russes approchent et conquièrent la ville, quartier par quartier ... et leur proximité n'est pas des plus rassurantes non plus. Et puis voilà qu'ils sont là :

Le 18 janvier 1945, à dix heures du matin, je franchis la porte du 49 de l'avenue Pozsonyi. Je vis sur le trottoir deux soldats soviétiques recrus de fatigue, vêtus de vareuses déchirées et un peu sales, aux yeux papillotants et au regard plus indifférent que cordial. [...] Ils nous demandèrent si Hitler se trouvait dans l'immeuble. A ma connaissance, Hitler n'avait jamais habité avenue Pozsonyi, avec tous ces Juifs placés sous la protection de l'ambassade suisse. 

Et voilà que j'ai un nouveau "coup de mou" ... Je n'arrive pas à le finir, ce post, pas plus que je n'ai progressé dans le bouquin ! Quelle honte !

Alors Gyuri revient chez lui, à Berettyóújfalu. Bien sûr c'est difficile de trouver des billets de train, et puis un train où l'on puisse monter. Bien sûr, au village sa maison est dévastée ... Mais plus que tout, comment revenir ?

Dès mon retour dans mon bourg natal, ma nostalgie fut sérieusement écorchée. En effet, il m'était impossible de parler de certaines choses. Un mur de silence me séparait désormais de mes amis chrétiens qui, pendant l'année écoulée, avaient pu vivre comme des enfants normaux. 

et plus loin : 

Rien ne nous paraissait vraiment authentique : nous étions à Berettyóújfalu mais pas vraiment chez nous. [...] j'arpente ma chambre ; une odeur d'excréments secs et refroidis parvient de la salle de bains, dans l'épaisse couche de saletés qui recouvre le plancher, je retrouve mes rédactions qui, autrefois, m'ont valu les félicitations de mes maîtres, ainsi que quelques pages arrachées de différents albums de photos ...

et puis :

A la fin du mois de mai 1945, mes parents revinrent d'Autriche, nettoyèrent la maison et rouvrirent le magasin : l'idée de ne pas recommencer ce qu'il avait toujours fait n'avait même pas effleuré l'esprit de mon père. La marchandise, de plus en plus abondante, s'empila d'abord sur quatre puis sur six et, à la fin, sur douze rayons du magasin. C'est qu'il fallait entretenir cinq enfants.

Et enfin : 

En 2000, j'ai accepté l'invitation de l'hôtel de ville de Berettyóújfalu pour une rencontre, à la Maison des Jeunes, avec le public de la ville (qui n'est plus un village.[...] Dans ma conférence aucun voile de sentimentalité n'a pu venir recouvrir certains faits : la déportation de la bourgeoisie juive, suivie de l'expropriation des survivants lors des nationalisations.

Native du village, l'adjointe au maire s'est montrée fort prévenante à mon égard. "On vous attendait avec impatience", m'a-t-elle dit. Ses parents avaient connu les miens ; elle-même se souvenait de moi, de l'époque où nous étions tous les deux des enfants. Pour un jour, j'étais redevenu enfant du département. Jetant un regard de propriétaire sur ce qui m'entourait, je me suis réjoui des améliorations que je constatais. Mais le ruisseau Káló a été comblé, le jardin où nous jouions au foot a disparu, le noyer sous ma fenêtre n'existe plus, la fenêtre elle-même a été condamnée et la synagogue sert toujours de dépôt de ferraille.

Peut-on dire qu'il s'agit d'une histoire "banale" ? Oui dans un sens puisqu'elle a été vécue, avec plus ou moins de variantes, par des centaines de milliers de personnes. Mais dans un autre il est tout aussi évident qu'elle est unique, comme l'est n'importe quelle vie ... la vôtre, ou la mienne !

 

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