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8 juin 2022 3 08 /06 /juin /2022 14:55

Ainsi, ce n'est pas la Hongrie d'Orban, encore moins la Hongrie avec Orban, et l'emploi du "sous" dans le titre n'est évidemment pas dû au hasard ...

Un petit livre donc ... de 220 pages. C'est qu'il ne m'a pas tellement paru "petit" par sa taille, mais davantage par sa ... modestie ? Point de diatribes enflammées (comme on aurait pu le craindre en lisant le titre) mais un compte-rendu qui se veut honnête de ce qu'est la vie en Hongrie aujourd'hui. Certes les auteurs ne sont point "pro-Fidesz" et encore moins "pro-Orbán", mais cela ne les empêche pas de donner la parole et d'écouter celles et ceux qui se sentent bien en Hongrie, et qui se sentent bien d'être Hongrois(e)s.  

La construction du livre est assez simple et originale, on y trouve une petite vingtaine de textes signés de plusieurs auteurs : Corentin Léotard, Hélène Bienvenu, Joël Le Pavous, Daniel Psenny, Thomas Laffitte, Jehan Paumero. Ces textes nous parlent de lieux, d'époques et de paysages différents et le tout fonctionne donc un peu comme une "lanterne magique" dans laquelle on ferait défiler des images hautes en couleurs ...

Quelques exemples ?

"Un soir de septembre 2015, à la Gare de l'Est" (texte de Corentin Léotard) nous emmène à la rencontre des milliers de réfugiés qui se sont installés là en attendant un hypothétique passage vers l'ouest. Un moment où la Hongrie est devenue quasiment le centre du monde ... Afflux par le sud, la Serbie en particulier, blocage vers le nord, Angela Merkel demandant aux autorités hongroises de continuer à "faire du bon travail", l'engorgement est inévitable et ils sont des dizaines de milliers qui campent là, en attendant un transport vers l'Allemagne ... Finalement ce seront quatre cent mille personnes qui traverseront la Hongrie, de la frontière croate jusqu'à l'Autriche ... Avez-vous le film "La Lune de Jupiter" , de Kornél Mundruczó, sorti en 2017 ? 

"La nuit où Robika, 5 ans, a été assassiné" (texte d'Hélène Bienvenu et Corentin Léotard)nous fait découvrir Tatárszentgyörgy, bourgade de deux mille habitants au sud de Budapest. C'est là qu'ont sévi des racistes d'extrême-droite désireux de déclencher une guerre ethnique entre Roms et Hongrois. Ils s'en sont donc pris aux Roms, c'est plus facile, en espérant les pousser à l'exaspération. D'ailleurs il faut voir le film Csak a szél (Juste le vent) de Benedik Fliegauf, inspiré par ces événements sanglants. Un cocktail molotov lancé par une fenêtre, le feu, la fuite hors de la maison, les coups de feu trop faciles, deux morts, une blessée grave. Deux autres morts encore avant que le commando ne soit arrêté. Au procès de 2013, les assassins seront condamnés à la perpétuité.

Dans le chapitre suivant (texte d'Hélène Bienvenu et Joël Le Pavous) nous faisons connaissance avec Kübekháza, petit village collé aux frontières serbe et roumaine, au sud de la Grande Plaine. Son maire est présenté comme un "expert en appels d'offres européens". Il est aussi un critique acharné de la politique gouvernementale. Il faut dire que le village a été recouvert de barbelés côté serbe dès septembre 2015. C'est non loin de là que s'élève un monument baptisé Triplex Confinum pour marquer la séparation entre trois Etats qui, jusqu'au traité de Trianon de 1920, n'en formaient qu'un seul. Je suis passé par là, et j'en ai retiré un petit article intitulé : "Un même paysage, trois pays".

Plus loin encore, nous voilà à Piskó (texte de Corentin Léotard) où on a voté à 100% pour Orbán aux élections européennes de mai 2019. La maire appartient à Lungo Drom, la principale organisation politique rom en Hongrie. De toutes façons, nous dit Corentin Léotard, l'auteur de l'article, "les dix villages les plus pauvres de Hongrie ont en moyenne voté à 94 % pour le Fidesz. Comment expliquer cela ? Clientélisme bien sûr, mais pas seulement : le fait est que les plus misérables se sentent un peu moins méprisés qu'ils ne l'étaient au temps de socialistes. Grâce aux emplois communaux subventionnés (közmunka) la survie est plus facile et permet même de faire des projets pour l'avenir ...

Autre lieu, autre ambiance : c'est ensuite à Borsodbóta (texte de Joël Le Pavous) que nous rencontrons le "tout dernier édile communiste de Hongrie", réélu huit fois depuis la chute du régime soviétique. Non loin d'Ózd et de Miskolc, au nord-est de la Hongrie, cette région a été dévastée par la fermeture des mines et la disparition de la métallurgie. Mais là encore c'est grâce aux fonds structurels européens, et à l'habileté du maire pour les solliciter, que le village n'a pas complètement périclité.

Après un petit tour par Magyardombegyház, le "village du fromage" où les femmes se retroussent les manches (texte d'Hélène Bienvenu) non loin de la frontière roumaine, un texte de Daniel Psenny nous raconte l'histoire de Gaudiopolis, la "République des enfants". Cela se passe en 1944, dans Budapest occupée par les nazis. Dans les ruines de la ville errent des centaines d'orphelins et d'enfants perdus. Pour eux le pasteur Gábor Sztehlo va mettre en place un refuge qui prendra peu après ce beau nom. Là encore j'ai moi aussi écrit un article au sujet de cette expérience étonnante : http://budablog.over-blog.com/2020/11/gaudiopolis-la-republique-des-enfants.html 

Je ne reprendrai donc pas ici cette histoire magnifique, je vous la signale juste pour vous montrer la diversité des sujets abordés dans ce livre ...

Puis, grâce à Thomas Laffitte, nous faisons connaissance avec Katalin Sommer, une "survivante" de la guerre comme il en reste maintenant très peu. Petite fille juive, elle a échappé à une des fusillades des bords du Danube, perpétrées par les Croix-Fléchées, cette organisation paramilitaire qui s'est rendue coupable de nombreux massacres pendant la guerre. Quelle fut la responsabilité du gouvernement hongrois dans tout cela, et en particulier dans la Shoah, qui vit déporter plus de quatre cent mille Juifs en à peine quatre mois ? C'est une question qui reste sensible, et ce n'est pas l'attitude révisionniste actuelle, qui présente la Hongrie comme une innocente victime des méchants nazis, qui va permettre de la trancher ... Pour en revenir à Katalin, elle m'a plusieurs fois rappelé notre vieille amie Judit, dans sa détermination à vivre envers et contre tout ...

La question de la place des Juifs dans la Hongrie actuelle est abordée dans le texte suivant(de Corentin Léotard), axé sur les tensions au sein de la communauté juive, entre "néologues" et "orthodoxes". Une communauté estimée aujourd'hui à cent mille personnes, ce qui en fait la plus importante d'Europe Centrale. Des tensions donc, qui sont bien résumées dans une phrase de András Heisler, président du Mazsihisz, le mouvement néologue : "nous sommes des Hongrois de religion juive. Les Habad, eux, sont exclusivement juifs." Les Habad-Loubavitch, vous l'aurez deviné, ce sont les "orthodoxes" ! Mais où en est l'antisémitisme en Hongrie ? Pas si facile de répondre à cette question, en raison de signaux contradictoires ...

Savez-vous que les Turcs ont occupé la Hongrie pendant plus de cent cinquante ans ? Parmi les épisodes de cette période cruelle se situe le siège de Szigetvár, pendant lequel les deux mille cinq cents hommes du comte Zrínyi ont fait face aux cent mille hommes de Soliman le Magnifique(texte d'Hélène Bienvenu et Corentin Léotard). Là encore l'attitude du gouvernement hongrois peut étonner : déjà en 1994 un parc de l'amitié turco-hongroise a vu le jour et depuis les liens entre Budapest et Ankara n'ont fait que se renforcer. Il faut dire que certains Hongrois, toujours en quête des "origines" se tournent vers l'est, redonnant un élan de vigueur au "touranisme", pour lequel les Hongrois seraient des descendants d'Attila, contrairement à la théorie "finno-ougrienne".

Puis suivent un texte (de Daniel Psenny) sur le cinéma hongrois, si riche et si intéressant, un autre (de Corentin Léotard et Daniel Psenny) sur les photographes hongrois dans lequel on retrace en particulier l'histoire de Fortepan, un site contributif sur lequel chacun peut déposer des photos conservées dans les familles et qui est devenu une quasi-institution pour la société hongroise.

Puis quelques portraits : celui de Zoltán, dit "Zoli", rockeur au grand cœur, ayant fait les belles nuits de Pécs avec son groupe les "Psycho Mutants"(texte de Jehan Paumero) mais aussi celui de Katalin Novák, ministre de la Famille (texte de Corentin Léotard). Il est à noter que depuis le 10 mai, suite à la victoire du Fidesz aux élections législatives, elle est devenue la première femme Présidente de la République ... à 44 ans !

Voilà, même s'il reste quelques textes dont je n'ai pas parlé, j'espère que ce panorama vous aura suffisamment donné envie de vous procurer ce "petit" livre, très actuel, qui pourra vous donner une "petite" idée des contradictions qui traversent la société hongroise d'aujourd'hui, et que nous n'avons pas fini d'explorer ... heureusement ! Je rappelle ses coordonnées : "La Hongrie sous Orbán" sous la direction de Corentin Léotard aux Editions Plein Jour, 2022, 19 euros.

Szia everybody !

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