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17 juin 2022 5 17 /06 /juin /2022 10:34

Pour tenter de répondre à cette question énigmatique, je vais m'appuyer essentiellement sur les travaux de Balázs Ablonczy, ancien directeur de l'Institut Hongrois de Paris et historien, bien connu désormais, de la Hongrie au XXème siècle. Un livre de lui "Vers l'est, Magyar !" est paru aux éditions de l'EHESS en 2016, et il a donné plusieurs conférences sur le sujet ; j'ai eu la chance d'assister à l'une d'entre elles.

Comme l'indique le titre du livre d'Ablonczy, le touranisme a le regard tourné vers le levant : pourquoi ? Si l'on veut faire simple, on dira qu'il s'agit ici d'une recherche des origines, et que le "Touran", situé quelque part en Asie Centrale, serait le lieu d'où seraient venues les premières tribus magyares ...

J'ai déjà écrit sur la perception du temps chez les Hongrois, qui me paraît assez différente de celle des Français (voir par exemple l'article "Empilements et sédimentations") mais il est évident, quand on y réfléchit un peu, que celle de l'espace, étant donné la situation bien particulière de la Hongrie, ne peut que différer de la nôtre également.

En effet, la France se situe à l'extrémité occidentale de l'Europe, adossée à sa façade maritime : dans le pire des cas elle peut donc être conçue comme un cul-de-sac qu'il faudrait prémunir contre l'invasion des "barbares" venus de pays lointains. Regardez ce qui se passe à Calais et ailleurs, sur la côte qui fait face à l'Angleterre. Mais si l'on prend un peu de hauteur on réalise que ce pays occupe une position vraiment enviable et qu'il est suffisamment grand et fort pour "digérer" tous les barbares, d'où qu'ils viennent ...

Ce n'est pas le cas de la Hongrie, à qui le traité de Trianon de 1920 a laissé une place plutôt modeste et qui, située au beau milieu de l'Europe Centrale, semble bien inconfortable et ouverte à tous les vents ... Et puisque l'on parle de vents, savez-vous qu'en Hongrie il est pratiquement impossible de prévoir le temps en regardant la direction que suivent les nuages ? Chez nous c'est assez simple : l'ouest est mouillé, l'est est sec, le nord est froid, le sud est chaud. Et Ma Douce est toujours un peu surprise quand je lui dis : "Tiens, le vent souffle du sud-ouest, ça sent la pluie." Rien de tel là-bas, les nuages tournent, vont et viennent, et d'ailleurs je crois que les Hongrois ne se hasardent pas à chercher de réponse dans le ciel, mais se contentent plutôt du bulletin météo ...

Et les vents de l'Histoire, eux, ont éparpillé les Hongrois un peu partout dans les pays voisins : Slovénie, Croatie, Serbie, Roumanie, Ukraine, Slovaquie, Autriche ... ce ne sont pas les frontières qui manquent même si elles ont toutes ce côté poreux, subsistance de l'empire austro-hongrois ... Et pourtant la Hongrie m'apparaît quelquefois comme une île. D'ailleurs ne dit-on pas que le hongrois forme un "îlot linguistique" ? Oh c'est si difficile, le hongrois, si particulier, et les Hongrois en sont tellement fiers ...

Mais je m'aperçois que je m'égare ... Même si pour moi tout est lié : les sédiments, les nuages dans le ciel, le "Touran"...

Quelle drôle de position que celle de la Hongrie ! Si on regarde une carte de l'Europe centrale, on s'aperçoit que l'Autriche et la Hongrie en forment le cœur. Et pourtant après le dépècement de l'Empire leurs destins furent bien différents : est-ce à cause du cousinage germanique ? Tout bêtement parce que l'Autriche est bordée de montagnes qui la protègent ? Toujours est-il que cela n'a rien à voir avec la Hongrie, posée là comme un beau fromage qu'on a parcouru de long en large et dont on a plus que grignoté les bords. Après l'occupation de la monarchie autrichienne, après celles des nazis, des communistes, la Hongrie s'est retrouvée seule, obligée de se faire une place parmi les nations. Et quoi de mieux pour cela que de se trouver et de présenter des racines ? Il faut montrer que nous aussi on vient de loin, que nous aussi on a un passé glorieux et que surtout il nous est propre, que c'est bien le nôtre !

C'est, me semble-t-il, ce qui peut expliquer (du moins en partie) l'apparition et le succès (relatif) du touranisme. Car de quoi s'agit-il, en fait ? De choisir entre l'Ouest et l'Est, tout simplement. Ce fut le cas au moment de la monarchie austro-hongroise (la naissance du touranisme peut être datée de la première moitié du dix-neuvième siècle), après la première guerre mondiale (la "claque" du Trianon, orchestrée par les vainqueurs occidentaux, est encore ressentie par certains aujourd'hui) et encore après la seconde quand, après une occupation communiste de 40 ans et après le "changement" de 1990, libérée du "grand frère" complètement disqualifié, la Hongrie s'est tournée vers "l'Ouest". Ou peut-être est-ce l'Ouest qui s'est rué sur la Hongrie ? Toujours est-il qu'à en croire beaucoup de gens ce fut une vraie curée ...

L'économie de marché, dans laquelle TOUT peut se vendre et s'acheter, fut en effet l'objet d'une brève mais furieuse mêlée : démantèlement des services publics, subventions détournées, projets pharaoniques abandonnés une fois certaines poches bien remplies, chômage, prostitution, ... la liste n'est pas close, loin de là. Alors l'Ouest, un modèle à suivre ? Et ainsi devrait-on admettre sans discuter la parenté entre les langues finnoise et hongroise ? Pas question pourtant de retourner se blottir dans les bras de "l'Ours", de peur qu'il nous écrase ! Donc il reste un horizon lointain, celui des steppes d'Asie Centrale, qui ressemblent tellement à notre puszta. Celui du Touran ...

Voilà, je ne sais pas si je vous ai beaucoup éclairé sur le touranisme ... lisez le bouquin d'Ablonczy, lui est vraiment éclairant !

 

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