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5 septembre 2010 7 05 /09 /septembre /2010 17:10

Il faut du temps pour arriver à Csepel, quand on vient du centre ville. Le mieux est de prendre le tram n°2, qui longe le Danube en direction du sud, et de descendre à Petőfi híd où il faut prendre le HÉV (l'équivalent de notre RER) jusqu'à son terminus. Compter une bonne demi-heure de trajet au total.

 

Mais pourquoi aller à Csepel ? C'est la question que j'ai lue dans tous les yeux de la famille de Ma Douce, quand je leur ai fait part de mon intention. Csepel le bastion communiste, le fief socialiste, Vörös Csepel, Csepel "La Rouge", comme on l'a longtemps appelée. Il n'y a rien là-bas, aucun objet d'intérêt et donc de tourisme ; seulement des usines et des lakótelep, ce que nous appelons des "grands ensembles". Voire ...

 

Des lakótelep, certes, il y en a, et pas qu'un peu. De toutes couleurs, tailles et dimensions ...

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Mais, vous l'aurez compris, quel que soit l'habillage, l'idée générale reste à peu près la même : caser un maximum de gens dans un espace minimum, et pas trop loin de leur lieu de travail, c'est à dire l'Usine, dont l'entrée est en effet située juste de l'autre côté de la voie du HÉV ...

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Mais, si vous le voulez bien, nous reviendrons plus longuement dans l'Usine, quand nous aurons un peu mieux exploré la partie "habitable" de Csepel ...

 

Si vous avez un peu suivi ou exploré ce blog, vous n'êtes pas sans savoir que je suis particulièrement friand de ce qu'on appelle le "szocreál", le style "socialiste-réaliste", dont vous pouvez avoir une meilleure idée en allant lire l'article consacré à Dunaújváros, qui en est en quelque sorte la capitale. J'espérais donc qu'en un lieu comme Csepel je pourrais "mettre l'appareil" sur quelques belles réalisations. Cependant les recherches préalables sur Internet n'avaient pas montré grand-chose, ce qui me fut confirmé sur le terrain, par un jeune homme très aimable qui tenait une petite boutique où il vendait un peu de tout. Il m'a expliqué que la plupart des immeubles avaient été rénovés dans les vingt dernières années, et que pratiquement toutes les statues et monuments que je recherchais avaient été transférés au "Memento Park", au sujet duquel j'ai écrit un autre article !

Il n'empêche, grâce en particulier au concours de Ma Douce, j'étais en possession d'une petite liste susceptible de contenir quelques choses intéressantes. Il me fallait d'abord trouver Béke tér, la place de la Paix. Et là, en effet, je l'ai rencontré, celui pour qui j'avais fait tout ce chemin :

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N'est-il pas beau ? N'est-il pas admirable, ce travailleur aux manches retroussées qui, après sa journée de dur labeur, prend bien soin de se cultiver ? Eh oui, dans les années cinquante, on croyait qu'un travailleur devait aussi se cultiver. Aujourd'hui même les chômeurs n'ont plus cette obligation, alors ...

En plus ce travailleur si soucieux d'apprendre est placé juste en face de l'entrée ... du stade de Csepel !

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"Mens sana in corpore sano" : quoi de plus grand, quoi de plus beau ?

 

Fort de cet enthousiasme, je suis entré résolument dans le stade en me disant que peut-être, derrière une haie, devant les vestiaires, le long d'une piste oubliée, quelque petite chose avait pu échapper à l'entreprise générale de dé-szocrealisation. Au bout de vingt mètres je me suis planté devant un grand panneau indiquant la disposition des lieux. Je ne tardai pas à être interpellé. Me retournant j'avisai deux hommes poireautant à l'extérieur d'un guichet-guérite. Le plus petit, qui était aussi le plus âgé, s'adressa à moi en ces termes : ....... Mais allez donc comprendre un Hongrois en colère, quand en plus il est bègue et qu'il lui manque toutes ses dents ! Néanmoins, le sens général du message était clair : je n'avais rien à faire ici, et surtout pas des photos, et que je déguerpisse vite fait !

Une mésaventure du même genre m'est arrivée un peu plus tard, ce qui m'a conduit à quelques réflexions générales, mais avant de vous les livrer j'aimerais vous raconter un incident qui a marqué ma journée.

Je venais de traverser, une fois de plus, la voie du HÉV (qui coupe la ville en deux, un peu comme à Győr ou à Baja, se reporter aux articles correspondants) et j'abordais une large avenue piétonnière, avec jolis pavés,  lampadaires rococo, et arbres en pots :

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(Je voudrais bien voir une photo de cette rue-là il y a une quarantaine d'années !)

 

J'abordais, donc, quand là, juste devant moi, à 2 mètres, un homme chargé de deux gros sacs soudain s'écroula. Il avait les cheveux très noirs et un peu longs, portait un gilet de cuir noir, était manifestement rond comme une queue de pelle alors qu'il était midi à peine. Qu'auriez-vous fait, je vous le demande ? Moi j'ai vu son beau gilet sombrer vers le sol, je l'ai entendu gémir ou pester, j'ai vu que ce n'était pas grave, qu'il était toujours conscient (il avait eu un drôle de mouvement de biais en tombant, fruit d'une longue habitude peut-être, comme pour prendre la tangente du pavé sans le heurter trop violemment) ... et j'ai poursuivi mon chemin sur la belle avenue. Ici et là, des gens regardaient, certains commentaient, l'oeil froid et la lèvre dédaigneuse. Dix mètres plus loin, j'ai jeté un coup d'oeil en arrière : le type s'était relevé, et zigzaguait péniblement avec ses sacs vers une destination tout à fait personnelle. C'est alors que j'ai croisé deux autres Tsiganes, une mère et sa fille de 14 ans. Au discours maternel, la fille a répondu : "Nem baj, nem baj ...", ce qui peut se comprendre par : " Il n'y a pas de mal, pas de problème" mais aussi par : "Il n'a pas de mal, il va bien". Je dois dire que ça m'a un peu réconforté, même si le souvenir m'a poursuivi ensuite, et jusqu'à maintenant.

 

Je suis parvenu à Szent Imre tér, la place principale de Csepel. Il y a là un très grand parc entourant une église toute rose, et parsemé de statues appartenant à diverses époques.

Cela va du monument moderne à la mémoire des "événements" de 1956, auxquels Csepel, malgré sa position exemplaire au sein du système socialiste hongrois, a participé plus qu'activement (en fournissant des armes aux révolutionnaires, d'après ce que j'ai pu lire) à la statue baroque de St Jean Népomucène, le patron des ponts, ce qui fait qu' on se demande un peu pourquoi il est là :

 

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Et puis ce fut La Poste, et le deuxième "événement" montrant que Csepel s'efforce de gommer radicalement son image du passé. Le bâtiment est classé "monument historique" en raison d'une grande peinture murale des années cinquante s'étendant au-dessus des guichets, et représentant diverses scènes de distribution du courrier. Fort de mon expérience du stade, j'ai fait une photo dès mon entrée, sans rien demander à personne. Et grand bien m'en a pris parce qu'aussitôt un garde s'est levé, s'est approché et m'a fait comprendre qu'il était interdit ("tilos") de faire des photographies. Il ne rigolait pas du tout, le garde, et j'ai même craint qu'il ne m'oblige à détruire celle que j'avais prise sans permission, tant il regardait méchamment mon appareil. Après avoir parlementé avec lui, puis avec une de ses collègues de guichet qui parlait un peu l'anglais, j'ai décidé de pousser le bouchon jusqu'au bout, et de monter au 1er étage, où on m'intimait d'aller depuis le début. Qu'allais-je trouver là-haut ?

Au bout d'une pièce longue comme un couloir, deux hommes parlaient chiffres en comparant des listes. Soucieux de ne pas braquer l'autorité, je m'arrêtai à un mètre du bureau au-dessus duquel ils étaient penchés et attendis qu'ils daignent s'apercevoir de ma présence. Comme j'étais toujours là au bout de cinq minutes, ils se séparèrent enfin et le plus jeune, qui était assis, me demanda ce que je voulais. Je tentai de lui expliquer le sens profond de ma démarche, mon goût pour le "szocreál", l'intérêt de témoigner ... Il se leva avec un petit sourire et disparut dans le bureau voisin. Il en revint accompagné d'une femme qui avait l'air plutôt sympa. Mais hélas là encore c'était "tilos", sans l'ombre d'une question. Quand je demandai pourquoi, le jeune homme me répondit en rigolant que c'était "top secret". Et c'est là que je crus comprendre que ces interdictions de témoigner d'une époque révolue participaient d'une entreprise générale de "réhabilitation" de l'image de Csepel, et qu'on était donc plutôt pointilleux sur la question.

 

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Voilà donc la seule photo que j'ai pu prendre de La Poste de Csepel, et c'est dommage, car elle était bien fine et délicate, cette guirlande de scènes postales !!!

 

Mais il était temps d'aller juste en face, à l'Usine ... Et figurez-vous que là, où les entrées et les sorties ont dû être strictement surveillées pendant des décennies, on peut entrer comme dans un moulin, et photographier tout ce qu'on veut sans que personne ne dise rien !!! csepel-6705.JPG

Juste de l'autre côté de la voie du HÉV : vous imaginez la vie dans le quartier quand toutes ces cheminées d'industrie lourde crachaient joyeusement ?

 

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A cette époque-là, par exemple ...

 

Parce qu'il y en a vraiment beaucoup, des cheminées ...

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Je ne sais pas exactement sur combien d'hectares s'étend l'Usine. Je n'en ai exploré, en deux heures, qu'une toute petite partie, c'est sûr ... De temps en temps une odeur caractéristique témoignait que quelque chose fonctionnait encore, mais en fait ce ne sont plus que quelques locaux qui sont occupés par des entreprises privées, la plupart d'entre elles ayant, quand même, un rapport avec le métal.csepel-6715.JPG

 

L'état général des bâtiments, conçus pour durer, n'est pas si mauvais, meilleur en tout cas que bien d'autres, plus jolis mais qui n'ont pas eu la chance de naître "industriels" ! Et là encore, comme dans le quartier d'habitations, un seul mot d'ordre : "Du passé faisons table rase !" Ou presque, étant donné que la "table rase" n'est pas une spécialité hongroise ... Il faut donc tourner la page, et ré-ha-bi-li-ter ! On trouve partout des petits, moyens et grands panneaux portant tous la même inscription : "Eladó   Eladó   Eladó   Eladó  !!!!!! ", c'est-à-dire "A vendre ! " comme vous l'avez deviné. Il semble même que certains investisseurs se soient mis dans l'aventure :

csepel-6706.JPG Je ne pourrais pas tout vous traduire, mais quand vous saurez que "Olcsó" ça veut dire pas cher, "Kiadó" "à louer", et "Eladó", vous savez déjà, vous comprendrez que l'Usine (née à la fin du XIXème, elle a été nationalisée après la 2ème guerre pour accomplir quarante ans de bons et loyaux services socialistes) est devenue l'objet d'une gigantesque braderie !!!

csepel-6720.JPGUn autre, pour ceux qui croient que j'exagère ! Approchez, MessieursDames, pas cher, on vous dit !!! Ne ratez pas l'affaire du siècle !!! Peut-être que dans pas si longtemps, l'Usine se sera transformée en lofts bourrés de bobos et de bobotes, qui feront du vélo sur ses beaux pavés jaunes ?csepel-6723.JPG

Dans certains coins, on dirait bien que ça a déjà commencé ...

 

Eh oui ! J'étais venu trop tard à Csepel, trop tard pour voir les hordes de travailleurs épuisés mais radieux, trop tard pour m'en mettre plein les bronches de fumées hautement toxiques, trop tard pour siroter au comptoir d'un rade crasseux un verre de "pálinka" d'Etat ... Vörös Csepel, Csepel "La Rouge", n'existe plus, ne veut plus exister, et qu'on ne vienne surtout pas lui en parler !

Tiens ... mais qu'est-ce que je vois dans cet arbre ???csepel-6683.JPG

Ma parole, c'est tout ce que j'ai vu de rouge à Csepel, ce jour-là !!!

Sziasztok !

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commentaires

magyarburgundy 28/10/2010 23:04


csepel "la rouge" était avant tout un bastion ouvrier , le seul en hongrie ou était implanté des syndicats importants avant 1918; beaucoup de meneurs des "gars de lénine" ,de la parenthèse des
soviets de 1919 (bela kun) venaient de là ;mais il y a bien longtemps que csepel a tourné le dos au parti communiste hongrois ; en 1946 le cardinal mindszenty y fait un triomphe lors d'un meeting
avec 50000 travailleurs, puis en novembre 56 le quartier est le bastion de la résistance populaire anti soviétique


Léo 02/11/2010 08:35



Merci de toutes ces infos, pas si faciles à comprendre et à ordonner pour un "étranger" !



mich 15/09/2010 15:32


Seriez-vous donc de retour en Hongrie ? Au début de votre fil, je pensais que vous faisiez allusion à la Hongrie sans y être, croyant Csepel en France - ça se pourrait vu les beaux blocs comme à
Sarcelles; et mon ignorance plus ou moins prononcée pour la géographie. Mais ensuite, vu les panneaux...
Alors ça nous promet de belles lectures très enrichissantes! Elöre is köszönöm.


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