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13 novembre 2020 5 13 /11 /novembre /2020 11:05

C’est une histoire qui, hors de la Hongrie, est très peu connue. Elle commence avec Gábor Sztehlo. Le pasteur luthérien avait, pendant la domi­nation des nazis en Hongrie, ­sauvé la vie à plus de 2 000 juifs – dont la moitié au moins étaient des enfants. De mars à octobre 1944, lorsque la machine d’anéantissement nazie ­réclama ses victimes en Europe de l’Est, il cacha les enfants de familles juives hongroises chez des personnes de bonne volonté, dans des églises, des greniers, des caves. En  à la libération de la Hongrie il remet les enfants à leurs familles ou à des organisations de bienfaisance. Environ 1700 enfants juifs de Budapest purent ainsi être sauvés. Avec la progression des Soviétiques, Sztehlo se détourne défi­nitivement de ses devoirs de pasteur. Il était trop profondément horrifié par l’inhu­manité de son Église et son silence sur les crimes des Hongrois qui avaient collaboré avec les nazis. Dans les dernières semaines de la guerre, il a une idée qui devait redonner un sens à sa vie : il veut procurer à tous les enfants inno­cents de Hongrie et d’Europe, orphelins ou abandonnés par leurs parents, une nouvelle patrie. Cette nouvelle se répand vite parmi les veuves et les ­familles disloquées. Beaucoup envoient leurs enfants à Sztehlo dans l’espoir de leur offrir une existence meilleure.

Dans ses Mémoires, le pasteur, qui est décédé en 1974, écrit à propos de son projet : « Les enfants doivent ­dépasser les frontières sociales, ils doivent devenir des citoyens autonomes et capables d’autocritique. » Après cette grande césure dans l’histoire humaine que fut la Seconde Guerre mondiale, le pasteur espérait que la nouvelle génération trouverait le moyen de bâtir une société pacifique.

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Mais de plus en plus d’enfants viennent frapper à la porte en bois, et les places dans la villa sont devenues chères. Ils sont désormais plus de 200 à y habiter, dont des enfants de 4 ans, mais aussi des jeunes gens presque adultes qui s’occupent des plus petits. Ils prennent peu à peu possession d’autres maisons de la colline, que les riches propriétaires ont abandonnées à l’arrivée de l’Armée rouge.

Le territoire de Gaudiopolis s’étend, et le pasteur Sztehlo, qui habite juste à côté avec sa famille, s’aperçoit qu’il lui faut impulser un dernier élan aux enfants. Un après-midi, il les convoque dans la grande pièce de récep­tion de la villa principale. Puis il leur déclare : « Créez maintenant une république ! » – c’est tout – avant de quitter la pièce en refermant la porte derrière lui. László, Andor, Béla, Péter, Mátyás, Tamás et les autres enfants se retrouvent entre eux. Il faut attendre un moment avant qu’une voix se fasse entendre et demande s’ils ne devraient pas se doter de quelque chose comme une Constitution. Voilà ce dont se souviennent ceux qui vivent encore.

Une Constitution, donc. Mais dans quel monde, dans quel genre de république veulent-ils vivre ? Leur Constitution – ils tombent vite d’accord là-dessus – doit garantir à tous les enfants le droit à une bonne éducation. Interdire la guerre. Rendre possible pour tout le monde une bonne vie. Les enfants se donnent, lors de cette première assemblée, qui dure des heures, une loi fondamentale qui édicte des droits et des devoirs clairs : du bon temps pour tout le monde, une authentique fraternité, un ravitaillement suffisant en nourriture. Il règne une atmos­phère de renouveau dans la salle de réception lambrissée.

Mais une république peut-elle ne tenir qu’avec des valeurs ? Une voix réclame aussi des juges, des policiers, un budget et une administration pour Gaudiopolis. Le tumulte dure longtemps dans la salle de réception. Plus de 200 enfants débattent de la démocratie et de l’État de droit. Puis quelqu’un s’écrie que Gaudiopolis a besoin d’un Premier ministre. Une seconde voix hurle : « Keveházi ! » Et personne n’oppose de veto. À Gaudiopolis, il ne s’écoule que quelques secondes entre l’annonce du résultat des élections et le moment où le nouvel élu prête serment : László Keve­házi accepte le verdict des urnes. Le pasteur Gábor Sztehlo est unanimement désigné président d’honneur. Mais, à partir de maintenant, c’est László Keveházi le premier personnage de la république des enfants.

Sans avoir jamais lu un livre sur l’art de gouverner, le Premier ministre se lance dans sa nouvelle tâche. Il a composé son cabinet des adolescents les plus âgés. Les ­ministres se réunissent régulièrement autour d’une table ronde. Ils introduisent à Gaudiopolis le Gapo-Dollar, bricolé à partir de papier de couleur, et indexent leur nouvelle monnaie à l’évolution du prix du ticket de tram. Gapo-Matyi, le premier journal de la république, rend compte de façon critique de l’action du gouvernement. Chaque enfant le sait : sans une presse indépendante, pas de démocratie digne de ce nom.

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index.indavideo.hu

Tous les enfants âgés de 12 à 16 ans et tous les moins de 12 ans forment deux groupes répartis dans quatre autres maisons du voisinage : dans la villa des Hirondelles (parce que des oiseaux ont élu domicile sur le toit), dans la villa de l’Arc-en-ciel (parce qu’un jour on y a vu un arc-en-ciel) et dans la villa des Écureuils (parce que des écureuils s’y baladent sur le rebord des fenêtres). Il y a aussi bien entendu des filles à Gaudio­polis. Elles se sont vu attribuer le château des Filles, qui est à l’écart. Car la république des enfants est progressiste, mais jusqu’à un certain point: les filles n’y disposent pas de droits politiques, elles ne peuvent se porter candidates aux diverses fonctions. Mais au moins fréquentent-elles la même école que les garçons, une école que le pasteur Szthelo a fondée avec des pédagogues idéalistes. Et elles jouent et mangent avec les garçons – quand il y a à manger.

Le Premier ministre Keveházi doit faire face à la réalité: Gaudiopolis est à sec. Un après-midi de 1945, dans la grande salle de réception de la villa des Loups, les enfants se creusent la cervelle: comment se procurer de la nourriture? Budapest est affamé. Les celliers sont vides, les derniers animaux ont été abattus depuis longtemps, on ne trouve plus rien sur les marchés – et, même s’il y avait quelque chose à acheter, la ­modeste épargne des enfants est épuisée. Le pasteur Sztehlo cherche partout, en vain, de l’argent pour eux. Jusqu’ici, ils avaient toujours trouvé des solutions pour leurs problèmes lors de leurs assemblées géné­rales. Mais les discours enflammés ne suffisent plus à remplir les estomacs.

À l’unanimité, les enfants ajoutent à leur Constitution un principe important: en cas de nécessité, il est permis de chaparder. Les voilà donc à la ­recherche de restes de repas, de légumes en conserve et de viande séchée dans les ruines qui bordent les deux rives du Danube. Il leur ­arrive aussi de voler discrètement dans les rares magasins ouverts. À Noël, Béla Jancsó trouve un grand sac de lentilles dans des ­décombres. La fête peut avoir lieu.

Si les enfants survivent des semaines durant, ce n’est que parce que, conformément à leur Constitution, ils partagent fraternellement leur butin. Lorsqu’il n’y a plus rien à dénicher dans les ruines et que les propriétaires des magasins se mettent à recourir aux services de gardiens, Béla constitue une équipe de mendiants avec une fille nommée Eva. Ensemble, ils chantent dans les rues et demandent aux soldats russes un peu de khleb (pain). Ça marche parfois: on leur en jette un morceau. Mais souvent ça ne marche pas et il faut tant bien que mal survivre jusqu'au lendemain ... C'est ce que firent les enfants de Gaudiopolis jusqu'à l'arrivée au pouvoir des communistes en 1949. Le 13 janvier 1951, Gaudiopolis ferme définitivement ses portes après le refus de Gábor Sztehlo de troquer le poste de directeur fonctionnaire grassement payé qui lui est proposé contre l’abandon de la société idéale à laquelle il aspirait tant. Les petits vagabonds qu’il avait recueillis dans la rue n’eurent d’autre choix que d’y retourner..

Une très belle histoire donc, qui me fait beaucoup penser au "Poème pédagogique" d'Anton Makarenko même si, bien sûr, le lieu et l'époque furent très différents ... 

Pour écrire cet article je me suis servi des textes suivants :

Gaudiopolis, la république où les enfants gouvernent (nouvelobs.com)

Gaudiopolis, la république des enfants (books.fr)

Bienvenue à Gaudiopolis | lhistoire.fr

 

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https://www.facebook.com/azidoutazo/

à signaler également un film :

1945, la République des enfants perdus, F. Tonolli

 

© Frédéric Tonolli

NB : "forradalom" = révolution !

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9 octobre 2020 5 09 /10 /octobre /2020 09:56

C'est drôle, un blog ... ça nous est tout à fait proche, un peu comme un journal, et puis une fois qu'un article est écrit et "livré en pâture" à un public putatif, ça vit sa vie, comme un petit enfant ...

Bien sûr l'auteur a un moyen de contrôler sa croissance, ce sont les statistiques journalières qui le renseignent sur le nombre de visiteurs et le nombre de pages vues. Je ne manque pas de les consulter chaque matin, ce qui d'ailleurs peut avoir une influence sur mon humeur du jour ...

Pour le mois de septembre qui vient de passer, on peut dire que le "budablog" a bien végété : en 30 jours (dont 2 à zéro), 72 visiteurs pour 84 pages vues. Une misère ! J'ai pourtant fait l'effort de publier 3 articles sur nos vacances estivales, rien de transcendant, je sais bien, mais quand même, ne serait-ce que pour les images ! Peut-être allez-vous me dire : "mais attendez, 72 visiteurs ce n'est pas si mal, ça fait 2,4 visiteur par jour, et 84 pages ça en fait presque 3 par jour." Je suis d'accord mais je ne sais pas pourquoi, je m'étais fait à l'idée que 200 pages mensuelles était un score tout à fait honorable. Dans l'ensemble le blog a tenu bon, et en voilà les stats depuis le début de l'année :

- janvier 2020 : 246 pages vues

- février : 205

- mars : 202

- avril : 253 (un petit effet "confinement" ?)

- mai : 145 (suite au "déconfinement" ?)

- juin : 128

- juillet : 121

- août : 161

et septembre donc : 84

Curieux, non ? Est-ce qu'on peut en tirer quelques éléments d'interprétation ? Le rebond d'avril et le décrochage de mai peuvent se comprendre au vu des circonstances, mais pour le reste ? Pourquoi cette légère remontée en août ? pourquoi cet effondrement brutal en septembre ?

Et encore je ne vous ai pas dit le plus beau, ce qui a provoqué la rédaction de cet article. Octobre commençait comme septembre avait duré : le 1er : 1 visiteur, 2 pages vues / le 2 : 1 visiteur, 1 page vue. Je commençais à me dire que j'en avais pour 31 jours comme ça, et encore plus, jusqu'à ce que j'arrête d'écrire dans ce blog, en fait, parce que j'en étais arrivé là ... Et puis le 3 octobre, coup de tonnerre, illumination dans la grisaille qui m'envahissait : comme chaque matin, après le petit déjeuner et avant la douche je me suis assis en pyjama devant l'ordinateur, je l'ai allumé, je me suis connecté à Overblog, j'ai cliqué sur "statistiques" et là devant mes yeux ébaubis s'est affiché le score incroyable de 41 visiteurs pour 52 pages vues !!!

Je ne me suis pas pincé, parce que je ne suis pas maso, mais bien sûr j'avais du mal à en croire mes yeux. Pourquoi tout à coup cet afflux soudain ? Une erreur d'Overblog qui allait être incessamment réparée ? Un prof de blog qui s'est servi du mien pour son cours ? Un cercle mystérieux qui s'est fait clandestinement passer le mot ? Et ce qui m'a encore plus surpris c'est que parmi tous ces visiteurs 17 ont pris la peine de visiter la page qui traite de "Le Bon Dieu n'est pas chez lui", un recueil de nouvelles de Béla Osztojkan, un auteur hongrois que j'adore mais qui n'est pas le plus connu, loin de là.

Vous pensez bien que le soir j'ai eu un peu de mal à m'endormir en pensant aux stats du lendemain ... Eh bien ça a continué : 27 visiteurs pour 35 pages vues, et le surlendemain 15 pour 21 pages ... et hier le blog est revenu à la normale : 2 visiteurs pour 3 pages vues. Et demain ? c'est à dire aujourd'hui en fait ?

Un blog vit sa vie, faite d'endormissements et de poussées de fièvre, de routine et de surprises, exactement comme un petit enfant ...

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26 septembre 2020 6 26 /09 /septembre /2020 18:38

Nous sommes donc repartis le dimanche 30 août, direction la France et notre petit chez-nous. Dans le coffre il y avait : un cageot de pommes du Balaton, quelques colbasz pour offrir aux amis, un sachet de paprika pour la voisine, quelques vieux bouquins glanés chez les antikvarium, une bouteille de palinka offerte par des cousins compatissants ... Et il fallait donc passer la frontière autrichienne avec tout ça. Aux dernières nouvelles, cela ne s'arrangeait pas vraiment du côté de Hegyeshalom, le grand point de passage sur l'autoroute entre Budapest et Vienne : 2-3 heures d'attente vu que les douaniers autrichiens faisaient passer les voitures sur une seule file pour contrôler on ne savait quoi. La provenance des véhicules ? Est-ce que les Serbes (au hasard) étaient mis de côté ? ou les Roumains ? les Croates ? ou même (gasp !) les Français ?

Oui mais voilà ... Nous, enfin Ma Douce surtout, on avait une assez bonne connaissance de la région, une bonne carte, et en plus le projet de nous rendre au Danubiana, qui est un musée slovaque d'art contemporain situé au milieu du Danube. Nous sommes donc sortis de l'autoroute à Mosonmagyaróvár, puis nous avons suivi une petite route jusqu'à Rajka et au-delà jusqu'à la frontière slovaque que nous avons franchie sans même nous en rendre compte ...

Nous avons traversé le Danube sur le dos d'un barrage qui fut très contesté dans les années 80, à tel point que Ma Douce pensait que le projet avait été abandonné. Manifestement ce n'était pas le cas ! D'ailleurs l'histoire est compliquée et il semble bien (?) qu'il ait été remplacé par un autre barrage un peu plus en amont sur le fleuve ... Et puis nous sommes arrivés sur une île au milieu du Danube, un endroit assez magique où le musée a été construit en 2000.

un musée comme un paquebot posé sur le fleuve ...

Comme vous le voyez les parois sont entièrement vitrées, ce qui offre bien sûr un tas de perspectives intéressantes :

on a l'impression quelquefois de marcher sur l'eau ...

D'ailleurs l'extérieur n'est pas mal non plus, il y a un grand parc parsemé de statues, d'"œuvres" dont certaines sont, hélas, vraiment moches ! Une chose que nous avons remarquée : toutes les "œuvres" qui nous plaisaient dataient au moins des années 70 ! Pour le reste beaucoup de couleurs criardes, beaucoup de redites aussi : probablement qu'aujourd'hui cela devient de plus en plus difficile de créer quelque chose de vraiment nouveau. Ah oui, il y a une terrasse aussi, avec un beau point de vue :

Mais le temps passe, et il nous reste encore bien de la route à faire, et la frontière autrichienne à franchir ! Eh bien on ne s'en est pas trop mal sorti : on a dû attendre une demi-heure à peu près entre Jarovce (Slovaquie) et Kittsee (Autriche) et on peut affirmer, après l'avoir vue de près, qu'on n'a rien compris à la manœuvre autrichienne. Un camping-car espagnol s'est fait violemment mettre de côté par un geste autoritaire du bras juste devant nous, et puis finalement il a pu poursuivre sa route. Notre tour est arrivé et du même geste qui ne souffrait aucune discussion on nous a laissés passer ... Allez comprendre !

Le plus pratique quand on fait la route entre la Hongrie et la France c'est de dormir à la hauteur de Munich, qui se trouve à peu près à mi-chemin. Nous on avait réservé dans un hôtel à Velburg, un village bavarois bien typique pas très loin de Nuremberg. Pourquoi Velburg, et plus précisément à l'Hôtel Gasthof Zur Post de Velburg ? Eh bien parce que nous le connaissions déjà d'un précédent voyage et qu'on était sûrs d'y bien manger et d'y bien dormir ... C'est ça quand on vieillit, on prend des habitudes ! Et l'hôtel également est très typique :

ça c'est l'entrée vue de l'intérieur ... il ne faisait plus que 14° ce soir-là !

On avait eu très chaud à Budapest, la veille encore au moment de la visite du monument de Trianon il faisait 33 degrés, et là, d'un seul coup ... qu'est-ce qu'on se sentait bien ! Après les formalités d'usage on nous a donné les clefs de notre chambre :

vous commencez à comprendre ? ...

Eh oui, l'hôtel "Gasthof Zur Post" est TRÈS typique de la Bavière, atmosphère "Nature, Chasse, Pêche et Traditions" ... La preuve dans la salle à manger, où il vous faut avaler votre repas, entouré de toutes sortes d'animaux empaillés :

"Herbst" ça veut dire "l'automne", saison bénie pour tout ce genre d'activités ...

Mais même dans les couloirs, au détour d'un coude de l'escalier, il arrive de faire des découvertes assez surprenantes :

assez kitsch, je vous l'accorde ...

Voilà, après cette immersion bavaroise, il était temps de reprendre la route pour Paris où nous devions retrouver notre bonne vieille amie Judith. Malgré ses 94 ans, elle était en pleine forme, et elle nous a accueillis comme il se doit !

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22 septembre 2020 2 22 /09 /septembre /2020 07:43

Nous sommes donc restés cette année une dizaine de jours en Hongrie, d'abord à Budapest, puis au bord du lac Balaton, puis à Baja, avant de revenir à Budapest. Tout ceci aboutit donc à des vacances assez "fragmentées", mais comment faire autrement quand on dispose d'aussi peu de temps et qu'on a tant de gens à voir ?

D'une manière générale j'ai trouvé que les Hongrois respectaient assez bien les dispositions sanitaires liées au COVID. En particulier dans les transports en commun : rares sont celles ou ceux qui ne portent pas de masque. En revanche une chose m'a étonné : contrairement à la France on ne trouve de gel hydroalcoolique pratiquement nulle part ! Une anecdote amusante : chez deux "antikvarium" où j'avais tripoté allègrement des livres anciens, au moment de passer à la caisse, comme je ne savais pas le dire en hongrois j'ai fait le geste de frotter mes mains l'une contre l'autre. Eh bien, vous savez quoi ? Les deux fois, après un éclair de compréhension, on m'a proposé ... un sac en plastique ! Un genre de malentendu culturel, quoi ...

J'ai profité de ce premier séjour à Budapest pour aller au zoo rendre visite à Ingrid, une mignonne girafe que j'ai adoptée officiellement il y a une dizaine d'années. Comme je n'ai pas trouvé de gardien pour me renseigner je n'ai pas pu être sûr de la reconnaître. J'ai hésité entre une très grande qui n'a pas bougé d'un pouce tant que j'étais là et une autre, plus petite et avec des taches plus noires, aux yeux un peu coquins et bordés de très longs cils ... J'ai attendu jusqu'à ce que je sois seul pour chuchoter son prénom mais manifestement les girafes n'en sont pas arrivées à ce degré d'évolution. Une chose m'a fait plaisir : sur la bordure de l'enceinte il y avait une belle plaque qui déclarait que oui, Ingrid avait bien été adoptée en telle année et que tout le monde pouvait en faire autant, moyennant finance, pour un autre animal ...

Dernière minute : vous savez quoi ? J'ai fait une recherche sur Internet : Ingrid girafe zoo Budapest. Et j'ai appris qu'Ingrid est née en janvier 2007, qu'elle est arrivée du zoo de Prague au printemps 2008, qu'elle a eu un premier bébé en 2012, et un autre en 2015 ! J'ai donc été déjà 2 fois grand-père, sans le savoir !

zsir

                                                                                                                                                                                                                                                                   dailynewshungary.com

est-ce elle, avec son bébé ? je ne saurais l'affirmer !

Après nous sommes allés passer quelques jours dans la maison de famille au bord du lac Balaton, et en effet tout le monde était là : Anyu, Apu, le frère, la sœur, le beau-frère, Ma Douce et moi. On aurait pu chanter "Si j'avais un marteau" mais je ne sais pas s'il en existe une version hongroise. En attendant, et en parlant d'outil, j'ai fait à nouveau un peu de maçonnerie pour un ami dans un petit village pas trop loin de là. Manque de chance, et un peu stupidité de ma part, j'avais oublié de mettre ma ceinture de force et dès le premier jour, en voulant bouger une très grosse pierre (première marche d'un futur escalier), je me suis fait ce qu'on appelle couramment un "tour de reins" ! Ouillouillouille, je ne vous dis pas la douleur ! Cela ne m'a pas empêché de continuer tant bien que mal mais l'escalier est loin d'être fini ...

Ensuite nous sommes allés passer quelques jours à Baja, petite ville du sud de la Hongrie, non loin de la frontière serbe. Ah ! arriver à Baja par la route du Gemenc, je vous le conseille ! La route longe un royaume de mystère où l'on sent que des tas de bêtes bizarres doivent habiter ... Une fois de plus on s'est dit qu'un jour il faudrait prendre le petit train touristique qui le traverse, et une fois de plus ... A Baja, Anyu s'est très bien occupée de moi : elle m'a fourni des cataplasmes japonais (pas la peine d'essayer de lire la notice d'emploi) et des pilules calmantes qui m'ont permis de supporter la douleur. Du coup je lui ai offert un des collages que j'ai réalisés pendant le confinement ...

c'est elle qui l'a choisi : un bon choix, je trouve !

Pendant notre séjour à Baja, nous sommes allés passer une journée à Pécs, ville au sud-ouest de la Hongrie qui fut il n'y a pas si longtemps "capitale européenne de la culture". Ou plus exactement dans le "quartier Zsolnay", au bord oriental de la ville. Si vous voulez en voir quelques images, vous pouvez suivre le lien : 2020/09/quinze-jours-en-hongrie-voir-l-article-correspondant-le-quartier-zsolnay-de-pecs.html qui devrait vous y conduire ...

Enfin nous sommes retournés à Budapest. Comme au départ du Balaton, le coffre était plein à craquer !  Je ne sais pas si c'est une habitude hongroise, ou bien si c'est une spécialité de la famille de Ma Douce, mais à chaque fois qu'il faut se déplacer, je vous assure qu'on ne fait pas le voyage à vide ! Ou alors un lointain héritage des tribus nomades qui auraient envahi le bassin carpathien ? Toujours est-il que cela en fait des sacs à charger et à décharger ...

Ils ne sont pas les seuls d'ailleurs ... Je ne sais pas si cela a un vrai rapport avec les couches et les sédiments (qui me semblent un trait typique de la société et de la culture hongroises ...) mais toujours est-il qu'un gros, un énorme, un gigantesque sac a été déchargé non loin du Parlement ... en souvenir du traité de Trianon de 1920. C'est à cette occasion, comme vous le savez tous, que la Hongrie a été punie par les puissances victorieuses, en se faisant amputer des 2/3 de son territoire. Pour commémorer le centième anniversaire de ce triste épisode, un monument a été construit :

comme vous le voyez, une longue tranchée, juste en face de l'entrée du Parlement ...

Un monument au ras du sol donc, presque une catacombe, dans laquelle on descend doucement, environné par les noms des 12000 villes et villages qui formaient autrefois le territoire hongrois, composé de tant de peuples et de nations ...

exemple : Maroshévíz, aujourd'hui Toplita, en Transylvanie roumaine ...

Nagymihály ("le grand Michel") aujourd'hui Michalovce, en Slovaquie...

Et l'on descend ainsi, en piochant un nom par ci, par là. J'ai même trouvé un "Kisaranyos" ("petit doré" ou "petit mignon" en hongrois, aujourd'hui Zlatno en Slovaquie), qui désigne un village de 219 habitants (donnée Wikipédia de 2016) ! Nul ne semble oublié, du plus grand, Budapest évidemment, au plus petit. Et puis la rampe finit par conduire jusqu'à une espèce de déambulatoire souterrain dont une flamme éternelle occupe le centre :

Que vous dire d'autre ? Sinon que ce monument, pour lequel on aurait pu craindre le pire (les Hongrois, comme beaucoup d'autres peuples, ont tendance quelquefois à se laisser dans un délire colossal et mégalomaniaque), m'a paru assez discret et de bon goût, "classe" pour le dire en un mot. En plus la symbolique est assez forte : aligner tous ces noms comme autant de pierres tombales c'est aussi d'une certaine manière accepter d'enterrer le passé tout en lui rendant hommage ...

Les réactions des visiteurs étaient aussi intéressantes à observer : d'une manière générale les plus jeunes allaient à grandes enjambées en souriant (j'ai même cru surprendre quelques sourires goguenards) mais les plus anciens s'arrêtent devant tel ou tel nom, l'examinent encore et encore, leurs épaules s'affaissent un peu plus, et ils ne tardent pas à chercher leurs mouchoirs ...

Szia, en attendant un troisième article sur le retour de Hongrie : arriverons-nous à passer la frontière autrichienne ? en combien de temps ? vous le saurez bientôt en lisant : "Quinze jours en août (3) : le retour de Hongrie" !!!

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10 septembre 2020 4 10 /09 /septembre /2020 08:18

Ah ! ce qu'elle était contente Ma Douce en montant dans la voiture ce 15 août, direction la Hongrie de ses ancêtres ! Pensez ... revoir Anyu et puis Apu, et puis le grand frère et la petite sœur, et puis enfin le tout nouveau mari de cette dernière ...

Pour ce énième voyage vers l'Est, le programme était bien simple : partir le samedi matin pour arriver le dimanche soir. On espérait juste que ce fichu COVID ne nous mettrait pas des bâtons dans les roues. C'est pourquoi nous avions fait 2 tests à 48h d'intervalle, au cas où nous serions tombés sur un contrôle un peu tatillon. Pas grand-chose à dire sur cette autoroute que nous commençons à bien connaître ... Après avoir dormi dans la banlieue de Munich (qui marque à peu près la moitié du voyage) nous nous sommes pourtant arrêtés au château de Schallaburg, presque en face de Melk. Cela faisait longtemps qu'on voulait le faire : à chaque fois on le voyait trôner tout blanc sur sa colline depuis l'autoroute et on se disait que quand même il faudrait bien qu'on s'y arrête un jour. Et voilà que ce jour était arrivé ! Et on n'a pas regretté notre décision, car il est vraiment très beau ce château !

qu'est-ce que vous dites de ça ?

Juste après l'entrée, on se retrouve dans une grande cour intérieure entourée d'un balcon, et bordée d'arcades. Et tout autour ce ne sont que bas-reliefs, cariatides et sculptures, le tout dans une terre cuite rouge sombre, datant du 16ème siècle, c'est assez impressionnant !

En plus, cerise sur le gâteau, que dis-je cerise ? potiron géant sur le gâteau, on a pu visiter une très belle expo sur le Danube, qui occupait pratiquement tout le 1er étage. La seule chose qu'on n'a pas vraiment comprise c'est que l'expo suivait le cours du fleuve depuis la Mer Noire jusqu'à Passau, comme s'il coulait à l'envers ...

Après l'expo, on a mangé, oui oui sous les parasols que vous voyez dans l'image qui précède !  Et puis on a continué notre exploration du château ...

son donjon, nettement plus médiéval ...

une façade parmi d'autres, avec de charmantes grisailles ...

une autre cour intérieure ...

une jolie fresque un peu sauvage tout de même ...

 

Et voilà qu'on avait "fait" Schallaburg, pour employer une expression que je déteste ! Il nous restait à reprendre la voiture et à filer jusqu'à Budapest, où nous attendait Apu. Petits cadeaux, petite pálinka, gros repas, le rituel fut respecté du début à la fin !

Ah oui, une chose tout de même : malgré ce satané virus nous avons passé toutes les frontières sans aucun problème, et les 2 tests subis ne nous ont servi strictement à rien ! Mais quand nous avons passé la frontière austro-hongroise à Hegyeshalom, nous avons vu que dans l'autre sens une file interminable de voitures attendait pour passer en Autriche : de quoi être inquiets pour le retour !

 

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30 juillet 2020 4 30 /07 /juillet /2020 23:09

Hello mindenkinek ! Hogy vagytok ?

J'aurais pu tellement écrire pendant ce confinement ... mais rien, c'est la sidération qui l'a emporté, et le bien-être aussi, étant donné que Ma Douce télé-travaillait et que donc nous ne sommes guère quittés pendant plus de deux mois ... C'était bien ... Je crois qu'il est encore trop tôt, avec tous ces gens qui continuent de mourir, mais il faudra bien faire la liste de tout ce que ce virus nous a apporté de positif, et elle ne sera pas petite !

En attendant je me suis intéressé à un certain Dózsa György, et j'aimerais vous en parler un peu ...                     

Un héros national hongrois, ce Dózsa, dont une très grande et très longue rue de Budapest porte le nom. Pas que hongrois d'ailleurs puisque la Roumanie le revendique également sous le nom de Gheorghe Doja, sans parler de la Serbie où il est appelé Doza Dzerdza ... La Roumanie, c'est assez normal, puisqu'il était Sicule, né en Transylvanie, dans ce territoire tiraillé avec le voisin hongrois. Mais la Serbie ?

Pour en savoir un peu plus sur Dózsa György, je me suis procuré sur le site cairn-info (que je vous recommande si vous êtes curieux d'Histoire) un article intitulé "COURONNE ARDENTE ET DANSE ANTHROPOPHAGE : LE DÉCRYPTAGE DE LA SYMBOLIQUE DE L’EXÉCUTION DE GYÖRGY DÓZSA, CHEF
RÉVOLTÉ EN HONGRIE (1514)" de Dénes Harai. Le titre, certes, est un peu long mais il attire notre attention sur le fait que le moment essentiel de la vie de Dózsa György fut celui de son exécution, consécutive à sa révolte en 1514.

Mais avant d'en arriver là, tentons de résumer les faits, toujours avec l'aide de l'article précité. Le 9 avril 1514, à Buda, le pape Léon X appelle à une "expédition croisée" contre le Turc. A ce moment Dózsa servait vaillamment le roi de Hongrie sur la frontière avec l'empire ottoman. Il aurait d'ailleurs été anobli suite à un duel avec un officier turc dont il aurait tranché "la dextre". Le 24 avril Dózsa devint l'un des capitaines du principal corps d'armée croisé qui s'était assemblé à Pest. Mais les nobles commencèrent à s'inquiéter de cette trop grande mobilisation, d'autant plus que, le financement de la croisade n'ayant pas été suffisamment prévu, les troupes se mirent à "vivre sur l'habitant", en particulier celui qui s'opposait à la croisade. A tel point que le 15 mai une circulaire du cardinal Bakócz fut envoyé à tous les évêques pour arrêter le recrutement en vue de la croisade . On décréta même une trêve de trois ans avec les Ottomans !

Mais Dózsa était déjà loin, en route vers le sud. Et ce n'est que le 18 mai, après avoir tué un collecteur d'impôts pour subvenir aux frais de sa troupe, qu'il apprit les nouvelles de la capitale. Le 24 mai le cardinal Bakócz prononça une suspension qui équivalait à une annulation. Le lendemain les révoltés diffusèrent la "proclamation de Cegléd" pour appeler la population à continuer la croisade en combattant les nobles. Les choses continuèrent de se gâter : le 28 l'évêque de Csanád est empalé et plusieurs seigneurs prisonniers massacrés. Mais la spécificité de cette révolte fut qu'elle se fit au nom de la Croix et c'est ce qui la rendit si dangereuse aux yeux du pouvoir. Dózsa lui-même, dans les textes émanant des autorités royales, était présenté comme le chef d'un "État dans l’État", un "roi" élu par les paysans. Cela ne pouvait pas durer et en effet cela ne dura pas. Suite à différents revers militaires Dózsa est fait prisonnier à Temesvár le 15 juillet 1514. Quelques jours plus tard (pendant lesquels plusieurs de ses compagnons sont enfermés et affamés) il est exécuté.

Mais pas n'importe comment : au "roi des paysans" on pose une couronne de métal chauffé à blanc sur la tête, on lui met un sceptre en main et on le fait asseoir sur un trône, également brûlants. Ce n'est pas tout : on fait venir ses compagnons et on leur enjoint de le dévorer, comme des "bêtes" qu'ils sont. Ceux qui refusent sont exécutés sur-le-champ. Et ce n'est pas fini : on le leur fait faire en dansant au son d'instruments de musique, la fameuse "danse des haïdouks", tout cela sur fond de Te Deum chanté par des moines ... Ouf, quelle sophistication dans le châtiment ! Quel perfectionnisme dans l'humiliation ! En 1514, un an avant Marignan, douze avant la bataille de Mohács et l'invasion des Turcs ...

Pas très étonnant, après tout cela, que Dózsa ait été "récupéré" par le pouvoir communiste qui en a fait un pionnier de la lutte des classes, et il a longtemps figuré en bonne place dans le "roman national" de la Hongrie, celui qui était enseigné dans les écoles. Il figure également dans les noms de rue, de station de métro, et sous la forme d'un beau et grand groupe statuaire, réalisé par Kiss István en 1961, qui se trouve au pied du château de Buda. Beaucoup des statues de ce sculpteur se sont trouvées "mises au rebut" à Memento Park (voir l'article correspondant sur ce blog) mais curieusement pas celle-là ...                

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27 juillet 2020 1 27 /07 /juillet /2020 18:55

Suite et fin, donc, de l'article précédent : c'est facile de le retrouver, il a le même titre mais avec le n°1 derrière !

Le texte suivant, de Jean BERENGER de Strasbourg, s'intitule tout simplement "Le révisionnisme hongrois". Il commence par ces mots : "Il s'agit de l'idéologie dominante de la contre-révolution hongroise qui inspira le régime Horthy tant qu'il fut au pouvoir à Budapest (1920-1944)" Il s'agit ici, bien sur, de "contrer" la révolution de Bela Kun puis de réviser le traité de Trianon afin de récupérer les territoires perdus. L'article examine les origines du révisionnisme, ses bases doctrinales et ses manifestations jusqu'en 1925.

Le premier point tient de l'évidence : c'est le diktat de Trianon qui a provoqué le révisionnisme, qui s'exprime dans le slogan bien connu "Nem, nem, soha", "Non, non, jamais" (nous n'accepterons ce traité). Pour l'auteur ses fondements doctrinaux peuvent être trouvés dans le mémorandum que l'amiral Horthy fit rédiger et adopter en octobre 1919. Le troisième point est le plus développé : le révisionnisme s'est largement servi de la propagande, mais des efforts diplomatiques importants ont été accomplis, non seulement en vue de son admission à la Société des Nations mais aussi pour se rapprocher de la Yougoslavie et de l'Italie. L'idée principale était de briser un isolement diplomatique contre-productif pour la révision du traité. Mais ce ne fut pas tout. En dénégation des clauses du traité un souci constant fut aussi celui du réarmement : "camouflage" des anciens officiers de la Monarchie et de dépôts d'armes, militarisation de la jeunesse, aucun effort ne fut épargné en vue du rétablissement de la conscription et de la remobilisation d'effectifs importants.

A côté de tout cela, d'autres agissements apparaissent plus pittoresques, comme la fameuse "affaire des faux-billets de 1000 francs" qui éclata en 1925. Apparemment de hauts responsables hongrois étaient au courant de la manœuvre, mais s'agissait-il de ruiner le franc français en guise de revanche ? s'agissait-il plus simplement de financer à bon compte l'action irrédentiste ? Toujours est-il que le stratagème fut assez vite découvert, ce qui provoqua un beau scandale international, qui faillit entraîner la chute du cabinet Bethlen.

"L'affaire de Sopron" fut un autre exemple d'un révisionnisme "modéré" cette fois. Après des débuts violents, au mois d'août 1921, elle se conclut pacifiquement par un plébiscite qui ramena cette partie du Burgenland dans le giron hongrois ...

Venons-en maintenant au texte de Istvan HUNYADI (de Strasbourg ?), au titre bien alléchant : "L'image de la Hongrie en Europe occidentale à l'issue de la Première Guerre mondiale".

Soyons clairs dès le départ : pour l'Européen occidental "moyen", l'image de la Hongrie est bien floue et incertaine et se résume à "quelques clichés romantiques, exotiques ou d'opérette" (page 173). Même aujourd'hui je ne suis pas certain que, pour beaucoup de gens, Hongrois n'égale pas "hussard", avec la toque en fourrure, le sabre d'apparat et tout ce qui s'ensuit ... En revanche pour les gens un peu plus cultivés, ou plus intéressés par les problèmes de politique internationale, l'image de la Hongrie était loin d'être positive. "On accusait les Hongrois de méthodes de gouvernement autoritaires et brutales et de chercher, par des moyens directs ou indirects, l'assimilation complète des minorités nationales". (idem)

Ces informations, souvent exagérées d'après l'auteur, émanaient de milieux bien précis : les intellectuels des minorités concernées, des cercles slavophiles et roumanophiles proches des loges maçonniques ainsi que les ligues des droits de l'homme qui leur faisaient écho par le canal de journaux puissants : Le Temps, le Figaro, le Times en Grande-Bretagne, pour ne citer que ceux-là. L'auteur avance l'hypothèse que les subventions du gouvernement russe (les "roubles roulants") ne furent pas étrangers à cette belle unanimité (pages 174-175). 

Un autre canal de ces informations se trouve dans un groupe d'historiens dont le plus éminent est Ernest Denis, professeur à la Sorbonne, et dont un buste se trouve sur une place de ... Prague. Et l'auteur de citer un passage de l'ouvrage "Les Slovaques", publié en 1917 : "Depuis le début de la guerre (1914-1918), les Magyars ont poursuivi dans les pays croates, serbes ou roumains une politique d'extermination : ils ont déporté les habitants par dizaines de mille, ils les ont remplacés partout où il leur aura été possible par des colons magyars ..." Hunyadi précise en note (page 176) que "le nombre de déportés et d'internés politiques était d'environ 10000 personnes. Aucune colonisation hongroise n'eut lieu durant la guerre" Et il ne s'agit pas seulement d'une querelle d'historiens puisque de tels propos ont dû avoir leur effet sur les politiciens responsables du traité de Trianon. Et c'est ainsi que la Hongrie fut "punie" au-delà de toute mesure ...

Ne voulant pas développer exagérément cet article (que j'ai déjà dû couper en deux en raison de sa longueur) je me contenterai de signaler deux autres textes ayant un lien avec la Hongrie :

- "Les conséquences du Traité de Trianon pour la minorité hongroise en Tchécoslovaquie jusqu'à 1930" de Charles WOJATSEK, dans lequel on s'aperçoit une fois de plus que rien n'est simple décidément, et que ce que l'on a violemment reproché aux Hongrois quant au traitement de leurs minorités nationales, eux-mêmes ont dû le subir, et avec intérêt, quand ils se trouvèrent à leur tour en position de "minorité" ;

- "La naissance du fascisme en Hongrie et en Roumanie, inséparable de l'antisémitisme" de Nicholas NAGY-TALAVERA, qui brosse à grands traits l'évolution de la situation en Hongrie de 1918 à 1926. J'y ai appris l'existence des "hommes de Szeged" , et même de la "pensée de Szeged" cette "idéologie mal définie, nébuleuse, variante conservatrice du fascisme en Hongrie" (page 394). Il n'empêche, d'après l'auteur, qu'elle "offrit aux jeunes, aux étudiants et aux petits-bourgeois un espoir pour le progrès, pour sortir de l'immobilité" (page 396). Comme on dit dans ces cas-là : on connaît la suite ...

Voilà qu'est venu le temps de conclure ... Je ne sais pas si ce texte sera beaucoup lu, d'ailleurs je ne sais pas s'il a véritablement sa place dans ce blog, malgré son lien permanent avec la Hongrie. J'ai essayé, modestement mais honnêtement, de rendre compte de quelques textes qui me paraissaient importants, surtout pour celles et ceux qui aiment la Hongrie et qui voudraient mieux la comprendre telle qu'elle est aujourd'hui ... Une dernière chose : mes connaissances personnelles ne me permettent pas de juger du degré de vérité de ces différents textes, dont certains me paraissent nettement "engagés". J'ai relevé plusieurs contradictions entre eux : qui a tort ? qui a raison ? Je laisse à d'autres, plus érudit(e)s, le soin de démêler l'affaire ...

Sziasztok !

 

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27 juillet 2020 1 27 /07 /juillet /2020 18:54

En cette année du centenaire de Trianon, j'ai exhumé de ma bibliothèque un ouvrage tout à fait curieux et intéressant, qui contient les actes d'un colloque international tenu à Strasbourg du 24 au 26 mai 1984. Le livre lui-même est paru dans la ville en 1987.

Un livre "savant" donc, et d'une lecture pas toujours facile pour un commun mortel. Il n'empêche, cela vaut le coup de s'accrocher si on s'intéresse à la Hongrie, et donc au traité de Trianon. On peut en juger par la table des matières, divisée en cinq parties :

I) La délimitation des frontières

II) Sur les ruines de l'Autriche-Hongrie. Nostalgies, projets, désillusions.

III) Identités nationales et minorités, qui est la seule partie à être divisée selon la nationalité des intervenant(e)s : Autriche / Hongrie / Pologne / Tchécoslovaquie / Roumanie / Pays balkaniques / Trieste et Trentin

IV) Questions militaires, où on ne semble pas beaucoup parler de la Hongrie

V) Comparaisons internationales, où on en parle davantage ...

Ha ha, ça fait envie, hein ? Et j'en vois déjà certains qui se pourlèchent les babines ... intellectuelles, bien sûr !

Et qui commencent à chercher fiévreusement sur internet, allez-y, allez-y, vous trouverez ça :

http://www.bibliomonde.com/livre/cons%C3%A9quences-des-trait%C3%A9s-paix-1919-1920-europe-centrale-et-sud-orientale-2487.html

ce qui vous conduira assez rapidement à comprendre que le livre est épuisé, et qu'il vaut aujourd'hui dans les 200 euros ... Je ne vous dirai pas le prix que je l'ai payé dans mon "antikvárium" préféré de Budapest ( dont je ne vous donnerai pas l'adresse non plus ) mais soyez assuré que c'était un grand coup de chance !

Mais après ces taquineries, revenons à des choses plus sérieuses ... Comme je ne vais pas vous infliger une recension de chaque intervention (il y en a quand même 36 pour un total de 400 pages), je vais me concentrer sur celles qui concernent plus particulièrement la Hongrie dans les 3ème et 5ème parties.

Commençons par le texte de Magda ORMOS, de Budapest (pp 135-145). Il s'intitule : Le traité de paix de Trianon et l'assemblée nationale hongroise 1920-1926. Idées et réalité. Eh bien, tout ce que je peux vous dire c'est que c'est bien compliqué ! Je lis des noms d'hommes politiques mais je connais très peu d'entre eux : Teleki, Károlyi (qui semble jouer le rôle de bouc-émissaire), Bethlen, mais pour tous les autres j'avoue mon ignorance. Ce qui paraît clair en revanche c'est qu'il s'agissait de trouver des coupables à la "trahison" de Trianon, Károlyi donc et les sociaux-démocrates mais aussi les Juifs (on agita même en 1921 le vieil épouvantail de la trinité "bolchevik-ploutocrate-juif") à qui on imposa un numerus clausus qui d'ailleurs fut aboli en 1928. Un passage a retenu mon attention : " C'était un parlement mis en place grâce à des artifices électoraux, à des processus réglés par des pactes et manipulés par l'administration. Les députés faisaient des déclarations en sachant que la tribune parlementaire n'était, dans le sens strict du mot, qu'une scène théâtrale, et que ni le parlement même, ni les partis y siégeant n'étaient aptes à influencer les décisions" (p.144). Certes, je ne m'y connais pas suffisamment pour oser quelque parallèle que ce soit mais tout de même ...

Si je ne me suis pas trompé, les "idées" du titre sont en fait des illusions qui se sont heurtées à la dure réalité géopolitique de l'époque. L'auteure conclut ainsi : "Bethlen attribua à la Hongrie vu ses traditions, son état relativement développé, sa situation géographique et ce qu'on appelait sa "supériorité intellectuelle", "une importance qui dépassait sa grandeur" [...] Mais vu qu'aucune des Grandes Puissances n'était d'accord avec l'importance qu'il attribuait à la Hongrie, Bethlen agissait dans des situations où le partenaire manquait pour le marchandage" (p. 145)

Le texte suivant, de Adalbert TOTH, de Munich (?), a pour titre : Le traité de paix de Trianon et les partis politiques hongrois. On pourrait donc penser que ce texte va être assez proche du précédent mais il est, en fait, assez différent. Tout d'abord il traite longuement de la situation en 1918-1919, c'est à dire avant la signature de Trianon. Ce qui ressort clairement des différentes positions exprimées c'est un consensus autour du maintien de l'intégrité territoriale de la Hongrie avec, à l'intérieur des ses frontières "intangibles", le droit accordé aux différents peuples d'une autonomie plus ou moins totale, selon le parti considéré.

L'avènement de la République des Conseils en mars 1919 proclama la dictature du prolétariat ... Et du coup la question des frontières prend une autre tournure. "le monde entier s'ouvre devant nous ..., la révolution rouge fera disparaître les lignes de démarcation" voila ce qui est écrit avec enthousiasme le 11 mars dans le Vörös Újság (Gazette Rouge) organe du Parti des Communistes de Hongrie. En effet, comme l'écrit Béla Kun un peu plus tard : " Nous avons la ferme conviction que les frontières des nouveaux États seront décidées non pas par les éventualités momentanées des conquêtes militaires, mais par les grands intérêts de l'humanité, par les intérêts communs et solidaires des travailleurs, jusqu’à ce que s'écroulent les murs qui séparent les peuples." Qu'est ce que vous voulez répondre à cela ?

Comme on le sait, cette vision n'a eu qu'un temps et la contre-révolution n'a pas tardé à se mettre en marche. Les partis traditionnels se sont réorganisés sur des bases "chrétienne" et "nationale" (tiens, tiens ...) et "l'irrédentisme", c'est à dire le refus de céder un seul pouce du territoire historique de la "Grande Hongrie" s'est exprimé avec de plus en plus de virulence ... D'ailleurs aucun des partis politiques ne semblait croire que ce traité, tellement injuste et "anti-naturel", allait réellement s'imposer  et perdurer dans les faits. Toutes les déclarations vont dans ce même sens, citons-en une parmi d'autres : " la paix qui nous a été imposée sera changée par une révision ou grâce à une autre constellation en politique internationale. Peut-être aussi parce qu'elle est impossible à exécuter." Voilà ce que déclarait le baron Lajos Kürthy, président du Parti National du Centre en mai 1920, juste avant la signature définitive du traité.

Pour conclure sur ce texte, je reprends les mots de l'auteur : " La connaissance lacunaire de la Hongrie et du peuple hongrois par les politiciens occidentaux, les promesses territoriales faites pendant la guerre aux Tchèques, Roumains et Serbes, et surtout l'étroitesse de vues des politiciens et de l'opinion publique hongroise, sont également responsables de tout ce qui s'est passé."

Etant donné la longueur et la (relative) difficulté de cet article, je pense préférable de le "couper" en deux et donne rendez-vous, pour celles et ceux que cela intéresse, dans l'article suivant ...

 

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4 mai 2020 1 04 /05 /mai /2020 23:21

Et voilà, je suis arrivé à la fin du "Cri de la taïga" ... Un gros bouquin de 700 pages, comme je vous le disais dans un article précédent ( budablog.over-blog.com/2020/04/un-hongrois-au-goulag.html ), écrit aux environs de la centième page de lecture, à un moment où je n'étais vraiment pas certain d'aller jusqu'au bout. Bon, c'est vrai qu'un confinement ça aide bien dans ces cas-là mais ce n'est pas la seule raison qui m'a poussé à continuer ma lecture : en fait, plus je progressais dans le livre et plus j'appréciais de retrouver "le Civil" et de partager ses aventures, ses espoirs et ses déconvenues, et surtout ses réflexions ...

Car en effet, après avoir survécu à sa cellule de condamné à mort, à l'hôpital-prison, aux différents camps sibériens, le Civil (et avec lui le Forçat) est libéré le 7 août 1950, cinq ans jour pour jour après être tombé dans le guet-apens de l'ambassade soviétique de Budapest. Normal, après avoir été condamné à mort, sa peine avait été ramenée à cinq ans ... Une bureaucratie qui fonctionne donc, et qui atteint son homme jusqu'au fond de la taïga sibérienne. Oui mais voilà (et là je ne suis pas sûr d'avoir tout compris) comme sa mort a été annoncée officiellement en 1948, il perd à la fois son passeport et sa nationalité hongroise sans pour autant pouvoir bénéficier de la glorieuse nationalité soviétique. Le voilà donc libre, oui, mais sans autre document officiel qu'un méchant petit livre gris : "carte d'identité d'apatride" ... Très insuffisant pour voyager jusqu'en Hongrie, bien sûr, et le voilà donc contraint de s'établir dans le village voisin du camp de Borzass, pour y exercer pratiquement la même activité de déboisement. Si ce n'est qu'en temps qu'homme "libre" (qui doit quand même pointer chaque samedi au bureau du lieutenant de police) il lui faut se débrouiller tout seul pour se loger et se nourrir ... Et cela va durer encore dix ans, dix ans avant qu'il ne puisse revoir la Hongrie de 1960.

Dix ans au cours desquels il va faire son chemin tant bien que mal, jusqu'à devenir un travailleur exemplaire, reconnu et glorifié, obtenir la glorieuse citoyenneté soviétique, vivre en couple avec Valentina, Sibérienne douce et aimante, retrouver Gyuri, un jeune paysan hongrois qui semble beaucoup mieux intégré que lui. Car en effet, il réfléchit beaucoup, le Civil, et année après année il se sent toujours aussi étranger parmi les gens où il a été amené à vivre. Beaucoup de réflexions souvent intéressantes, sur l'exil, sur "l'âme russe", sur le lien à la terre natale, et quelquefois touchantes quand il assiste, de très loin, à la révolution de 1956 ... Mais le Forçat ?, me direz-vous. Bien sûr, en dehors du bagne, il perd un peu sa raison d'être. Il n'empêche qu'on le sent toujours là, prêt à pointer le bout de son nez, en particulier quand la situation devient dangereuse. Plus étonnant, alors que tout le livre est écrit à la 3ème personne, à celle du Civil, on découvre presque à la fin du livre un passage à la 1ère personne ! Est-ce parce que l'auteur parle au vieux qu'il a rencontré dans le train du retour ? Exemple (page 694) : "Même maintenant je n'arrive pas à déceler quand vous maudissez Staline et quand vous lui pardonnez les milliers de morts. Et cela indépendamment du fait que vous ayez une carte du parti dans la poche ou non. Le secret est caché au plus profond. Là où Batiyouchka (un prêtre orthodoxe) et le secrétaire du parti voient le monde de la même façon. Cela a commencé il y a des millénaires et se loge dans votre sang : c'est vous qui donnerez un nouveau messie au monde."

Et si l'on fait un peu attention aux derniers développements de la politique russe on peut se dire qu'il y a encore du vrai dans tout cela ...

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13 avril 2020 1 13 /04 /avril /2020 14:25

Décidément, c'est chouette, le confinement ! On peut lire autant qu'on veut, et en plus on a tout le temps d'écrire sur ses lectures ...

Cette fois je me suis enfin décidé à attaquer un gros bouquin de 700 pages, intitulé "Le cri de la taïga". Est-ce à cause du titre, que je trouve décidément très mauvais, ou bien parce que nous avons regardé il n'y a pas longtemps sur Arte une très bonne série consacrée au goulag, j'ai mis un moment à me décider mais enfin, ça y est, merci le confinement !

Or donc, ce "pavé" a été écrit par Gábor Áron avec pour titre original : "Az embertől keletre" soit littéralement "A l'est de l'homme". Ce n'est peut-être pas meilleur mais ça a au moins l'avantage d'être énigmatique ... Gábor Áron est un nom bien connu des Hongrois puisque c'est aussi celui d'un des héros de la Révolution de 1848. Il appartenait à une grande famille de Transylvanie et a acquis une grande renommée en consacrant sa fortune à faire fabriquer des canons pour l'armée hongroise qui luttait contre les forces impériales russes. Il fut tué au combat en juillet 1849 alors qu'il se battait contre les forces d'invasion tsaristes. Et voilà que pratiquement un siècle plus tard son arrière-petit fils se trouve en butte aux persécutions de l'armée soviétique ...

C'est d'ailleurs en tant que membre d'une "grande famille" qu'il est nommé Secrétaire Général de la Croix-Rouge hongroise en mars 1944. Mais convoqué chez l'ambassadeur d'URSS le 7 août 1945 il y est arrêté avant d'être condamné à mort un mois plus tard. Son crime ? Avoir écrit et publié en 1942 un livre intitulé Túl a Stalin vonalon - Au-delà de la ligne Staline- dans lequel, comme correspondant de guerre, il rendait compte de ce qu'il avait pu observer dans l'Ukraine soviétique. Inutile de dire que cela n'a pas beaucoup plu au nouvel occupant ! Et puis c'est l'enchaînement des prisons jusqu'en 1948, année de son départ pour le goulag du Kouzbaslag, non loin de Novokouznetzk, un peu au nord de la Mongolie. Il y restera jusqu'en 1950, sa peine ayant été ramenée à 5 ans à compter de son arrestation.

Un jour d'août, la vie du Civil a basculé, voilà les premiers mots du livre. Le lecteur comprend assez vite qu'il s'agit du narrateur lui-même, et que donc il se trouve en présence d'une "autobiographie" de Gábor Áron. Mais alors pourquoi cette appellation, le "Civil" ? par opposition aux militaires ? Ce n'est qu'à la page 28 que nous trouvons un début d'explication : Le Civil n'a jamais pu mettre de l'ordre dans le chaos des sentiments  qui l'envahirent cet après-midi là. Des écluses mystérieuses se sont ouvertes dans son esprit.[...] Comme s'il avait partagé son corps biologique avec quelqu'un, une nouvelle personne était en train d'intervenir dans ses affaires. Elle sortait d'une de ces écluses et n'a reçu son nom de baptême que plus tard : le Forçat.

Bien ... on pourrait donc dire que nous sommes en présence d'un dédoublement de la personnalité, et que le "Civil" prend un autre sens par rapport au "Forçat", celui de "civilisé" par rapport à quelque chose qui a à voir avec l'instinct de survie dans un milieu hostile, celui de la prison.

Après le guet-apens de l'ambassade russe, le narrateur est embarqué dans un camion militaire qui le trimballe d'abord dans les faubourgs de Budapest, puis qui prend la route du lac Balaton. A Balatonfüred il fait la connaissance du major Savitzki qui lui admoneste une interminable leçon sur les règles de l'univers de la prison. Le Civil est révolté mais le Forçat écoute attentivement ...

C'est comme ça qu'a commencé leur combat, leur lutte, et ça a duré des années. On ne savait jamais qui allait l'emporter, où la philosophie de Savitzki allait prendre l'eau, ce qu'il allait abandonner de son éducation. Et quelles étaient les réserves secrètes du Civil. Et quand le Forçat se cachait derrière l'humanité et la morale pour échapper à la logique et à la loi du bagne. [...] Ils ont eu de la chance. Le procureur ne les a pas dérangés dans leurs disputes, il ne les a pas convoqués. Le Civil était décidé à lui envoyer en pleine gueule que le livre, il l'avait écrit par conviction et aurait été incapable de faire autrement. Dans ce cas ? Le Forçat n'aurait jamais eu l'occasion de prouver que, dans la vie, il y a des moments où cent grammes de pain pèsent plus que l'hommage des descendants et où une vie sans gloire vaut mieux qu'une mort héroïque.

Arrivé à ce point de ma modeste chronique, je me dis que je ne vais pas vous retracer par le menu toutes les pérégrinations et mésaventures de cet aventurier malgré lui. Sachez seulement que vous si décidez de le suivre vous ne manquerez pas de faire des rencontres tout à fait étonnantes, comme celle de l'Unijambiste qui règne en maître absolu sur une bande de truands de l'hôpital-prison de Lemberg, que vous goûterez à pleine bouche une tempête de neige dans la taïga sibérienne, que vous assisterez aux différentes métamorphoses du Civil, fruits d'une adaptation sans faille aux circonstances dans lesquelles il se retrouve embarqué, et que vous finirez par avoir une petite idée du goulag, ce système où tout peut arriver à tout moment, sans que l'on comprenne ni pourquoi ni comment. Bref, un bon gros bouquin, idéal en ces temps de confinement !

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