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1 avril 2020 3 01 /04 /avril /2020 11:05

Suite à la redécouverte du premier roman d'Osztojkán Béla traduit en français ("Jóska Átyin n'aura personne pour le lui rendre", voir l'article paru il y a peu sur ce blog) j'ai enchaîné immédiatement sur "Le bon Dieu n'est pas chez lui", un recueil de quatre nouvelles paru chez Fayard toujours, et la même année en 2008, qui est aussi l'année de la mort de l'auteur à Budapest.

Le premier récit du recueil s'intitule "A la lueur des chandelles"et il est assez long, environ 80 pages. Il met en scène deux hommes vivant en marge du village, Tóni parce qu'il est simplet, Jokim parce qu'il est inquiétant. J'ai pensé plusieurs fois à "En attendant Godot" en lisant cette nouvelle. En effet Tóni espère se marier bientôt avec Rozika, la petite nièce chérie de Kaluca le bouvier et Jokim espère que ... tout ceci finira d'une manière ou d'une autre ...

Jokim n'avait pas toujours été fou. Les gens soupçonnaient plutôt que c'était dans les camps de la mort, puis en prison, où il avait été envoyé pour meurtre, que ce "fils de personne" sans feu ni lieu, qui avait été pris pour un Juif à l'époque des déportations, avait perdu la raison [...] Son cou, son ventre et ses poignets étaient barrés de cicatrices. Qui les voyait ne doutait pas un instant qu'il avait plus d'une fois attenté à ses jours en prison. Après sa libération, le village l'exclut définitivement.

Jokim ne serait donc pas juif, tout comme Tóni ne serait pas Tzigane, c'est du moins ce qu'il affirme plusieurs fois en protestant. Il est pourtant tout aussi exclu, en particulier parce qu'il vidange les fosses d'aisance du village (en tant qu'"employé sanitaire" comme il aime à le dire) et que l'odeur lui en colle à la peau. Nous sommes donc en présence de deux "intouchables" qu'une relation complexe unit, faite de tendresse et de cruauté, de méchanceté et d'amour. D'ailleurs Jokim est plus lucide que Tóni, ce qui le rend aussi plus amer. Il essaie de mettre en garde son ami contre ce mariage avec Rozika, en lui expliquant qu'elle et son oncle ne veulent que profiter de lui et de son salaire.

Son vieil ami lui apparut en pensée, et il ne ressentit en cet instant qu'indifférence à son égard. "Tu es jaloux, poursuivit-il en lui-même. Tu n'es qu'un vieillard aigri, qui s'en prend même à son meilleur ami. Tu inventes des mensonges pour semer le trouble dans l'âme de celui qui t'aimait le plus au monde. Seulement maintenant il ne t'aime plus. [...] Ma vie est ailleurs. J'aurai une femme pour mes vieux jours. Un foyer, plein de gorets, et, qui sait, peut-être même des enfants.

Jokim, de son côté :

Il était libre, mais le cœur serré. Depuis des années, il ouvrait et refermait seul les portes. Il allait où bon lui semblait, faisait ce qui lui plaisait. Et néanmoins : il avait l'impression d'avoir été enfermé vivant dans un cercueil puis jeté au fond d'un étang, d'une vaste étendue d'eau entourée de barbelés. [...] Les profondeurs, naturellement, lui apportaient un peu de paix : les planches du cercueil se détachaient une à une, libérant son corps claquemuré. [...] Certes ce n'était pas désagréable. Mais cette situation lui faisait l'effet de perdre la vie juste au moment où il la retrouvait.

Sur le conseil de Tóni, et parce qu'il faut bien, tout de même, faire avec les autres, Jokim fabrique une machine à faire peur : une citrouille évidée à l'intérieur de laquelle il insère une lumière et qu'il promène la nuit en poussant des gémissements épouvantables. Après un premier essai sans beaucoup de résultat, si ce n'est des coups de râteau sur le dos, il a l'idée de la perfectionner en remplaçant la bougie par de l'essence et de placer le tout sur une brouette agrémentée d'une crécelle. Las, sur la place principale au sol inégal, l'essence déborde et explose, lui brûlant les yeux.

"Tu me plains ?" Jokim s'arrêta un instant de renifler. Il tourna son visage immobile, calciné, vers son compagnon. "Oui, je te plains, murmura Tóni. Tu as sans doute raison, je n'ai pas mal, puisque ce n'est pas moi qui suis aveugle. Et pourtant je pleure. Parce qu'en moi-même je te plains. Je comprends maintenant qu'on puisse pleurer sans douleur.

- Tu m'as dit une fois que tu n'avais plus de larmes.

- Je découvre avec toi qu'il m'en reste quand même un peu. A croire que si la douleur est vraiment forte ... si je plains vraiment quelqu'un, alors il s'en trouve toujours dans mes yeux.

Et puis Tóni perd son travail parce qu'il avait laissé une fosse ouverte quand on l'a appelé pour l'accident de Jokim et qu'un enfant a failli se noyer dedans. Alors bien sûr le mariage avec Rozika est annulé. Il retourne voir Jokim avec un second costume de cérémonie qu'il lui demande d'enfiler. Et, au soir de la Toussaint, les deux amis, bien habillés, partent sur la grand-route. Jokim est assis sur la charrette et Tóni marche à ses côtés, lui racontant tout ce qu'il voit. Ils passent auprès d'un cimetière illuminé.

"Il fait sombre dans le ciel ?" Jokim bascula sa tête en arrière.

"Oui, dit Tóni.

- Il n'y a pas de lune ?

- Non, elle est sans cesse cachée par les nuages.

- J'aimerais tellement être mort ! s'exclama brusquement Jokim. On viendrait me voir. Il y aurait des tas de bougies sur ma tombe. Et le jour des morts, la lumière éternelle brillerait aussi pour moi ." Il tendit la main devant lui, ramena la couverture sur ses épaules. "Partons", dit-il enfin.

Tóni resta longuement sans bouger. Puis, en silence, il s'éloigna de la charrette. Il revint bientôt les poches pleines de bougies encore chaudes, à moitié consumées. Quelques minutes plus tard, la charrette s'ébranlait à la lueur des chandelles. Tel un convoi mortuaire, illuminée, elle s'éloignait lentement avec ses deux morts. Laissant la route sombre derrière elle.

 

La deuxième nouvelle, "Le pont du diable", est encore plus dure. Bien sûr, tous les ingrédients du mélo y sont : une femme seule, dont le mari est en prison, essaie de s'en sortir avec les quatre petits enfants qu'elle a sur les bras. En plus, elle aussi est Tzigane, ce qui n'arrange pas vraiment les choses. On pourrait donc être tenté de sourire, mais non on ne l'est pas.

Le récit commence et finit un même soir de Saint-Sylvestre. Il s'agit donc d'une espèce de "boucle temporelle" à l'intérieur de laquelle les événements sont racontés, peut-être y a-t-il un rapport avec le titre ?

C'était le soir de la Saint-Sylvestre. Le dernier jour de l'année. Viktória Regős était assise au pied du lit,elle écoutait tristement la respiration de ses enfants, qui se faisait plus régulière. Julika avait été la première à s'endormir. Avec le cahier de Jusztika, l'aînée de ses filles, Viktória avait confectionné quatre cornets de papier identiques. "Venez, leur avait-elle dit, Maman vous a préparé du thé."

Avec un couteau elle avait fendu la capsule couronnée du pavot. Les graines s'étaient rapidement infusées. Pendant que les enfants, le cornet à la main, attendaient que le liquide brun rouge ait bouilli, elle avait préparé le lit. Jusztika avait été servie la première et en avait reçu le plus. Puis était venu le tour de Vince et d'Amália, enfin quand la plus jeune, qui était aussi la plus sensible à la décoction, avait terminé son petit verre, elle les avait envoyés se coucher.

Et on n'en saura pas plus jusqu'à la fin ... Entretemps Viktória se prostitue avec un infirme aux yeux jaunes et à la bourse bien garnie, Vince, le mari prisonnier, accumule les rallonges de peine, l'hiver arrive, précoce et froid, Viktória essaie de se faire un peu d'argent en engageant chez Mme Lótman les bottes d'officier et la canadienne de Vince mais c'est en vain, elle s'aperçoit qu'elle est enceinte, ce qui remplit l'infirme de joie ...

"Seigneur tout-puissant, songea-t-elle un soir, tu ne manques pas de culot ! Tu crées un monde à ton image, mais après tu te gardes bien d'en faire un autre pour ceux qui n'en pourraient plus du tien !"

Viktória essaie tout pour ne pas retourner chez l'infirme, y compris nettoyer les latrines de Mme Lótman ou s'occuper de sa tante Johanna qui est moribonde. Le vingt-quatre décembre elle apprend par une lettre que Vince en a repris pour six mois, comme c'est Noël elle chante avec ses enfants, longtemps, et puis c'est la Saint-Sylvestre qui est là, alors elle s'emmitoufle pour sortir faire le tour des villages avec son violon, mais on a annoncé des loups dans la région, des loups descendus des Carpates, chassés par le froid, et c'est au retour qu'elle les rencontre, sur le pont du Diable, mais ...

... c'est alors que le miracle qui devait l'aider et dont elle avait tant rêvé se produisit : elle cala sous son menton l'instrument, qui s'était libéré de sa protection. D'étranges sonorités s'élevèrent, comme si des fantômes ouvraient et refermaient des portes invisibles, les cordes gémissaient, grinçaient sous son archet, relayées par le mugissement du vent ; hululant, comme l'âme des morts à travers la plaine.

Quand elle rouvrit les yeux, les loups avaient disparu. Elle arriva chez elle à la pointe du jour. [...] Elle s'assit auprès des enfants, qui dormaient amassés les uns contre les autres sous l'édredon. Julika, la plus jeune, reposait à l'écart : elle avait été rejetée par les autres. Des taches bleues et gris cendre déparaient son petit visage immobile. Sur le drap, à côté d'elle, traînait le gobelet avec lequel, la veille, elle avait bu la tisane.

Julika est morte, donc. Mais les autres ? Le sont-ils également, ou vont-ils l'être bientôt, quand la tisane d'opium soigneusement dosée aura fait son effet ? A force de misère et de solitude, de désespoir, Viktória est-elle devenue folle au point d'assassiner ses quatre enfants ?

J'ai parlé de mélo au début, et là c'en serait le point culminant. Et pourtant il y a autre chose dans ce texte, qui tient aux personnages dont aucun, même pas l'infirme aux yeux jaunes, n'est ni complètement blanc ni complètement noir, à cette rencontre fantasmagorique avec les loups, à cette chronologie savamment orchestrée. Aux dernières lignes également :

elle voyait ce monde que Dieu avait créé et contre lequel elle n'éprouvait plus de colère. Elle entrouvrit la bouche pour lui souhaiter la bonne année, mais s'arrêta dans son élan : son attention fut brusquement détournée par une sensation de chaleur le long de sa jambe. Il n'y a probablement qu'en rêve qu'on peut uriner sur soi avec autant de béatitude.

Désolé, mais on descend encore d'un cran dans la noirceur et le désespoir avec la nouvelle suivante intitulée "Vivre avec la mort" ... Le héros en est cette fois Béla Gereben, un jeune homme dont le moins qu'on puisse dire est qu'il n'est pas gâté par le destin. Chez lui, il vit avec Náni, sa vieille mère un peu folle et avec Seréna, son épouse, qui ne la supporte guère. Est-ce à cause de la mort de leur premier enfant, dont des restes de couronne mortuaire sont accrochés au mur ? Seréna enrage à cause de la vieille mère malade, Gereben enrage à cause de Seréna et de la vie qu'il mène en général ...

De nouveau étendu sur le lit, il déroula en lui-même des souvenirs lointains, pareil au condamné à mort sur le point de prendre congé du monde [...] Qu'avait-il vécu ? Il comptait en tout et pour tout vingt-trois années derrière lui. Pouvait-on parler d'une vie ? Il survivait aux années, cherchant désespérément refuge dans les suivantes, il fuyait toujours plus avant, emportant avec lui le maigre souvenir de son père, et s'il en tirait le bilan intérieurement, ce n'était que pour davantage s'incriminer.

Ce père, un "beau brin de Tzigane", a disparu un beau jour et Gereben n'a eu d'autre choix que de s'en inventer un autre, petit, bossu, mais toujours gai. Une nuit, pour ramener deux oies égarées, il disparaît à son tour dans l'étang gelé. Est-ce cela qui a rendu Náni folle ? Non, Gereben apprend la vérité de la bouche de la vieille Teréz, une amie d'enfance de Náni. Elles travaillaient toutes les deux chez les Juifs, et c'était la belle vie. Mais un beau jour, tout à coup, cela n'a plus été possible : les Juifs ont été envoyés au loin, on ne savait où, et leurs boutiques ont été fermées. Et maintenant il fallait travailler dur pour les Hongrois, sous la surveillance des gendarmes. Un beau jour, voilà qu'on leur demande de trier trois charrettes de linge. Soudain Náni a poussé un cri : elle venait de reconnaître un joli petit gilet brodé, celui de Madame Bumi, qui les traitait si bien. Et voilà que ces deux jeunes filles de quinze ans décident de faire évader Bumi et son fils, qui attendent le train qui doit les emmener. N'ont-elles pas été assez discrètes ? Les a-t-on dénoncées ? Le lendemain matin gendarmes, militaires, chemises noires, avec ou sans croix sur la manche, entourent leur cachette. Le petit garçon est tué en premier, d'un coup de crosse dans la tête, puis Bumi d'une balle dans la nuque, devant la fosse qu'elles ont dû l'aider à creuser. Náni ne s'en est jamais remise. Dans l'espoir de gagner assez d'argent pour l'amener chez un médecin, Gereben se décide à partir travailler à Budapest. Il est embauché dans une briqueterie et c'est là qu'il rencontre Seréna. Les choses se font facilement, naturellement, et bientôt ils partagent ensemble une sous-location. Trois années passent ainsi jusqu'à ce qu'un jour le lourd chariot de briques que Gereben est chargé de convoyer se renverse sur lui et qu'il en perde l'usage d'un bras.

Au fond de lui-même il espérait que la mort dénouerait la situation. Depuis qu'elle s'était installée chez eux, qu'elle avait emporté leur enfant et attaqué sa femme enceinte, il escomptait secrètement, non sans crainte, que son tour viendrait.[...]

Il laissa sa mère le saisir à la gorge. Elle monta sur sa poitrine, et ce ne fut que longtemps après, quand il rouvrit les yeux, qu'il découvrit sur le lit, à l'endroit où il reposait auparavant, le corps de la vieille femme inerte, ses mains à lui étaient couvertes de sang, et des fragments de couronne mortuaire, également tachés de sang, traînaient par terre, éparpillés au milieu des éclats de verre. A cet instant il entendit un bruit de porte. Il demanda doucement : "Seréna, c'est toi ?"

La quatrième et dernière nouvelle a donné son nom au recueil : "Le bon Dieu n'est pas chez lui". Nous faisons cette fois la connaissance de Tibondieu (du moins c'est ainsi que le surnomme sa femme) et de son épouse Viloja. Hormis l'amour et un nombre incalculable d'enfants, beaucoup de choses les séparent, quoiqu'ils soient Tziganes tous les deux. Ils vivent dans une ancienne morgue au milieu du cimetière, qui leur a été allouée en mille neuf cent cinquante car Tibondieu était devenu le nouveau vacher communal. Ils avaient retroussé leurs manches et en avaient fait un foyer tout à fait acceptable. Seulement voilà quand on est Tzigane rien n'est jamais acquis et un jour une pelleteuse arrive au cimetière et commence à labourer consciencieusement les tombes en se rapprochant de la maison ... Tibondieu, malgré toute sa foi naïve, en fait des cauchemars et même des crises d'épilepsie. Et l'auteur nous invite à nouveau à un véritable jeu de piste où rêves, souvenirs, moments présents s'entremêlent, jalonné de repères que le lecteur a tout intérêt à ne pas négliger s'il veut y comprendre quelque chose. Un exemple ?

Tibondieu détourna la tête. Il se perdit dans ses pensées : comment expliquer à Viloja que son rêve ne venait pas de nulle part, qu'il y avait quelques jours, pendant qu'elle était au village avec leur fille Virág, un homme en bleu de travail empestant le mazout s'était pointé sans prévenir chez eux, celui-là même qui était arrivé une semaine plus tôt au cimetière [...] comment expliquer à la femme que de jour en jour, au fur et à mesure que l'engin se rapprochait de leur maison, de l'ancien funérarium, le doute et l'inquiétude commençaient à l'envahir. L'homme était entré, les poings sur les hanches ...

Vous avez donc dans ces quelques lignes : les pensées de Tibondieu, le récit de la visite de "l'homme en bleu", le souvenir de la démolition du cimetière qui s'entremêlent d'une phrase à l'autre. Dit comme cela peut-être que ça n'a l'air de rien, mais quand cela se répète ... Les personnages eux-mêmes s'y perdent quelquefois :

(c'est Viloja qui tente de retracer l'histoire de la famille de Tibondieu) ce petit nourrisson que la femme à pipe avait retrouvé dans la maison dévastée par le Tzigane pris de démence avait lui aussi à l'âge adulte été brusquement emporté par la mort avec sa flopée de rejetons, et si Tibondieu, le septième né de la famille, en avait réchappé ce soir-là c'était uniquement c'était parce que ... parce que quoi déjà ? Viloja joignit ses deux mains comme si elle allait prier, mais soudain un bruit insupportable, le vrombissement assourdissant d'un avion retentit dans ses oreilles. Elle s'arrêta. Elle vacilla, s'effondra sur le bord du trottoir, tout lui sembla noir [...] Elle avait sept ans, Tibondieu neuf.

Hé oui, vous avez intérêt à suivre quand vous lisez du Osztojkan ! Et pourtant Viloja est beaucoup plus réaliste que Tibondieu, tout comme Virág, leur dernière née qui n'en peut plus de rester à la maison et qui ne rêve que d'une chose : rejoindre sa sœur Véra à Budapest. A force d'impudeur et de mensonge, elle réussit à extorquer deux cents forints au conducteur de la niveleuse. Et encore deux cents autres ...

Et pendant tout ce temps les souvenirs affluent : ceux du rêve fait par Tibondieu, ceux de l'automne mille neuf cent cinquante-six quand les Tziganes avaient été obligés de défiler et de hurler avec les Hongrois à cocardes, ceux de l'assassinat du secrétaire du parti et ceux de la première crise d'épilepsie qui s'en était suivie, ceux du soir d'hiver où Tibondieu s'était approché d'un char soviétique pour faire le salut militaire mais comme il rapportait aussi deux bouteilles de pétrole à la maison, deux bouteilles éminemment suspectes donc, il avait pris une raclée mémorable qui lui avait coûté trois côtes ... Mais curieusement tout est bien qui finit bien, ou presque ...

Tibondieu tendit encore un moment l'oreille [...] Bientôt sa tête commença à bourdonner. Des cygnes apparurent, trois cygnes blancs comme neige,qui en une fraction de seconde se transformèrent en éperviers, puis tandis qu'ils volaient, prenaient toujours plus de hauteur, devinrent à nouveau des cygnes. Tibondieu sourit. Puis soudain il s'aperçoit que le jour se lève. Le soleil monte à l'horizon ; des camions arrivent de la grand-route, des hommes descendent des véhicules et marchent sur la terre labourée du cimetière, en quelques instants, comme si on les talonnait, ils dressent une clôture devant la maison, protégeant ainsi la cour et le jardin de Viloja. "Eh bien, tu vois, ma femme - Tibondieu ouvre les yeux -, j'avais quand même raison !"

Peu de temps après, Viloja apparut à la porte dans l'éclat de la lumière électrique. D'une voix âpre et rauque, elle lança derrière elle à Virág qui s'agitait à l'intérieur : "Amène-toi, fillette ! Ton père fait de nouveau une crise!"

Voilà, je me rends bien compte que tout ceci est un peu long, mais comment résumer ces nouvelles sans les mutiler et les assécher ? J'espère que vous aurez compris que, tout comme le roman cité en introduction, elles m'ont donné un beau plaisir de lecture, et que ces quelques lignes vous auront donné envie de partager ce plaisir. Une dernière chose pour conclure : pour me changer un peu les idées, j'ai entrepris, à la suite de ce recueil, la lecture de "L'héritage d'Esther", un roman de Sándor Márai, auteur reconnu s'il en est. J'aime aussi ce qu'il écrit mais si vous saviez comme ce roman de la bourgeoisie "fin de siècle" paraît désuet et presque fade à côté des écrits d'Osztojkan ...

Szia everybody, szia !

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23 mars 2020 1 23 /03 /mars /2020 10:46

Comme j'ai été content de retrouver sur un site de vente en ligne "Jóska Átyin n'aura personne pour le lui rendre", que j'avais adoré et probablement prêté à quelqu'un que j'aimais beaucoup !

L'auteur est un écrivain hongrois tzigane, ou rrom, ou rom, ou gitan, né en 1948 à Csenger, dans le nord-est de la Hongrie, près de la frontière roumaine. Il est mort en 2008 à Budapest. 2008, c'est aussi l'année de parution en français de ce livre, ainsi que d'une collection de récits intitulée "Le bon Dieu n'est pas chez lui", que je me propose de lire bientôt. A part cela, deux recueils de poèmes et un conte théâtral, non traduits en français, et c'est tout ce que mes recherches m'ont permis de trouver.

Cela commence par la chute d'un morceau d'étoile dans l'étang du quartier tzigane le 2 juin 1955. Cette chute, qui a entraîné celle de toutes les maisons construites au bord du lac, avait été prédite par Eszti Harangos, qui semble avoir bien des pouvoirs ... Celui d'impressionner Jóska Bábi, le voïvode du village, qui n'est pourtant pas homme à s'en laisser conter. Celui de mourir aussi quand elle le veut, c'est d'ailleurs ce qu'elle fait assez rapidement, le 3 juin pour être précis, le lendemain de la chute de l'étoile. Mais ne croyez pas en être débarrassé aussi facilement ! Car elle n'en finit pas de réapparaître, au gré d'une chronologie pour le moins sinueuse ...

Tout comme ce vieil homme, qui fait des visites régulières au village des tziganes, une fois pour leur apprendre à voler, une autre fois pour empoisonner l'eau de l'étang, faisant crever ainsi tous les poissons qui s'y étaient multipliés depuis que Jóska Bábi avait eu la lumineuse idée de l'ensemencer. Est-ce bien Dieu, ce vieux monsieur, ou bien son envoyé ? Toujours est-il qu'il disparaît aussi mystérieusement qu'il est venu et que, du coup, Jóska Bábi est arrêté par les gens de la coopérative qui ont collectivisé l'étang et ses poissons à leur profit.

"Du beau travail !" soupira le vieillard assis à quelques pas de l'eau, les yeux rivés sur l'étang dont la renommée avait fait ensuite le tour de la région: un an plus tard, en mai cinquante et un, la première pêche avait eu lieu sous la direction de Jóska Bábi. [...] A la quatrième remontée les tonneaux débordaient. [...]

Puis en mai mil neuf cent cinquante-quatre, des hommes de la maison communale s'étaient présentés. Avec des airs imposants, ils avaient mesuré la pièce d'eau, inspecté les environs, puis informé Jóska Bábi que désormais le terrain avec l'étang et ses alentours immédiats appartenait à la collectivité. [...] "Du beau travail, ça aussi !" grommela le vieillard mystérieux assis sur la borne kilométrique. Le vent ébouriffa sa barbe, ses cheveux volèrent. Il se leva. Quittant la grand-route, il descendit lentement vers le rivage, situé en contrebas. Il goûta l'eau puis, sans cesser de marmonner, vida le contenu de ses belles boîtes aux étiquettes bleues dans l'étang. Il dut s'y reprendre à trois fois avant que sa musette soit vide; Puis il commença à prier, quand soudain il s'arrêta. Derrière un saule chétif, Mojna, qui traînait de temps en temps aux abords du quartier, observait de loin chacun de ses mouvements.

Et c'est dans sa cellule que les souvenirs de Jóska Bábi lui reviennent : ceux de la guerre, bien sûr, encore si proche, mais surtout ceux du "recrutement" pour la cité de la Paix, en cinquante-trois, quand tous les Tziganes de l’îlot avaient été embarqués dans des camions pour aller prêter main-forte à la glorieuse édification du socialisme triomphant sur un chantier lointain. La cité de la Paix ... un ancien camp de travail, où subsistent des barbelés, une potence dans un coin, où une malle renversée laisse échapper des crânes qui roulent dans tous les coins ... En cinquante-trois toujours, mais en été, quand les services de l'Assistance Publique avaient fait une descente à l'îlot pour mettre la main sur Mojna, le petit orphelin élevé par la vieille Eszti Harangos ... Vaincus par la ruse et par leur propre peur, ils étaient repartis bredouilles, bien évidemment !

Bábi ! "Il lui revenait soudain à l'esprit la question menaçante du président du conseil, dont, ainsi qu'il se l'était formulé une fois en lui-même, l'épouvantable nature crocodilesque était déjà à l'époque absolument incompatible avec son propre caractère :" Tu regrettes le passé ? Toi, le va-nu-pieds, tu le pleures ?

- Laisse ça aux raclures sans vergogne !" répondit Jóska Bábi au dirigeant qui régnait sur toutes les âmes du village. "Mais moi, continua-t-il d'un ton ferme en le regardant droit dans les yeux, je ne peux pas changer de peau comme ça." Je n'ai pas ce don, ajouta-t-il plus tard dans le cercueil en repensant à cette histoire. Parce que, franchement, à part le serpent, cet abominable reptile, qui peut quitter sa peau du jour au lendemain ? L'homme, pour qu'il en change, mon ami, il faut le conduire dans une chambre de torture et l'écorcher vif ...

Et puis les souvenirs s'entremêlent, ceux de Jóska Bábi avec ceux du petit Mojna, qui n'est plus si petit que cela au bout d'un moment, d'autres encore, au point que quelquefois on ne sait plus trop qui parle, ni quand, ni où, mais ce n'est pas grave on se laisse porter par la magie du récit, par ces forces obscures qui le sous-tendent et le traversent ...

Cela finit dans une nuit d'orage, une nuit de déluge, une nuit où tous les Tziganes veillent dans l'attente du Jugement Dernier, où le vieillard mystérieux fait une dernière apparition. Cette nuit-là un groupe d'hommes encagoulés s'attaquent à l'écluse qui retient les eaux de tous les canaux d'écoulement de la région ... Qui sont-ils ? on ne le saura pas, mais leur but est clair : chasser les Tziganes du modeste îlot qu'ils occupent sans aucun droit de propriété. Mojna et Jóska Átyin, enfin réconciliés, parviendront de justesse à éviter la catastrophe à l'aide de quelques grenades abandonnées par les Hongrois quand les soldats russes sont arrivés ...

Et tout cela m'a fait fait penser à autre chose : un enfant confié à une grand-mère qui l'initie à des secrets, qui le protège du monde extérieur en construisant autour de lui un monde "particulier", cela ne vous rappelle rien ? Eh bien moi, c'est au "Bûcher" de Dragomán, récemment commenté ici,  que cela me ramène ... Sans parler du "Temps des gitans", le film de Kusturica (vous vous souvenez de ce grand dadais avec son dindon ?), ou même "Purge", le roman très beau et très dur de Sofi Oksanen ... Bien sûr chacune de ces œuvres détient sa spécificité mais il me semble qu'elles sont profondément unies par une situation quasi archétypique, mais peut-être est-ce la complicité que j'ai vécue avec ma propre grand-mère qui m'y rend si sensible ?

 

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29 février 2020 6 29 /02 /février /2020 11:30

Sziasztok, bonjour à tous ! Voilà un moment que je n'avais pas écrit dans ce blog : même à la retraite, on a toujours trop d'occupations !

Le titre de cet article vous aura peut-être surpris. Bon "Corbu" vous connaissez, j'imagine ? "Le" Corbu, Le Corbusier ... architecte autant admiré que détesté, et qui laisse difficilement indifférent. On a tendance à le rendre responsable des grandes barres d'immeubles qui forment aujourd'hui les "quartiers", des cages à lapins préfabriquées pour lesquelles le (mauvais) béton est roi. Mais c'est aller un peu vite en besogne ... êtes-vous déjà allé à la Cité Radieuse de Marseille, par exemple ? Et c'est oublier aussi que Corbu a bâti bien autre chose que des immeubles, comme à la villa Savoye qui se trouve à Poissy ...

Or il se trouve que j'ai eu l'occasion il n'y a pas longtemps de visiter une exposition de photos de Lucien Hervé, mises en scène dans cette villa Savoye.

Mais qui est Lucien Hervé, me direz-vous ? Eh bien, c'est un photographe d'origine hongroise, d'où sa légitimité à figurer dans ce blog. Lucien Hervé d'origine hongroise ? Vous plaisantez, ce me semble ! Eh bien pas du tout car son véritable nom était Elkán László, ce qui fait tout de suite davantage magyar, vous en conviendrez. En fait ce monsieur a eu une vie assez mouvementée ... Pour résumer il a émigré en France en 1929 et, même s'il se destinait à la musique ou à la peinture, il fallait bien vivre et il a commencé à faire des photographies dans le milieu de la mode. Mais la guerre arrive et en 1940 il est fait prisonnier à Dunkerque. Il s'évade en 1941 et rejoint bientôt le maquis du Vercors où il se fait appeler Lucien Hervé. CQFD ...

En décembre 1949, sur les conseils du révérend père Couturier (qui l'avait déjà présenté à Matisse), il se rend à Marseille, sur le chantier de la Cité Radieuse. Il y prend plusieurs centaines de clichés en une seule journée, qu'il envoie ensuite à Corbu. En retour celui-ci s'enthousiasme pour sa façon de rendre compte de la construction en lui disant : "Vous avez l'âme d'un architecte !" Et c'est ainsi que ces deux hommes ont collaboré jusqu'à la mort de Le Corbusier survenue en 1965. On peut d'ailleurs lire régulièrement que Lucien Hervé était le photographe "attitré" de ce grand architecte ...

J'espère que vous comprendrez maintenant tout l'intérêt d'exposer des photos de l'un dans un bâtiment construit par l'autre, d'autant que je me demande si ce n'est pas la première fois que cela arrive.

L'exposition était d'autant plus intéressante qu'elle avait été réalisée en collaboration avec des étudiants de l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs. Ceux-ci ont donc imaginé des structures métalliques destinées à présenter les œuvres sous le meilleur angle, et en harmonie avec le lieu qui les recevait.

J'ai été particulièrement frappé par le jeu de certains reflets :

En effet la villa étant presque entièrement vitrée, tous les jeux avec la lumière y sont possibles :

D'autres fois on pouvait trouver une correspondance entre les matières utilisée et photographiée, comme ici entre les petits carreaux du reposoir de la salle de bains, et les pavés parisiens :

En fait j'ai passé mon temps à la mitrailler, cette villa, et c'est vrai que c'est très inspirant, un lieu comme celui-là, même pour un photographe maladroit et débutant comme moi. Je peux donc assez facilement imaginer la fièvre et l'enthousiasme de Lucien Hervé quand le "Maître" lui confiait une nouvelle mission, que ce soit à Ronchamp ou à Chandigarh ...

Une très belle expo donc, source et fruit d'un dialogue intime entre deux grands artistes. Tout ce qu'on peut espérer de plus c'est que l'un comme l'autre auraient vraiment apprécié de voir leurs œuvres ainsi conjuguées ...

Szia everybody ! so long, so long ...

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15 octobre 2019 2 15 /10 /octobre /2019 23:13

En fait il n'y avait pas besoin d'aller très loin pour trouver Dolo, au bord de la Brenta, où Ma Douce nous avait réservé un hébergement. L'arrivée dans l'hôtel fut un peu houleuse dans la mesure où on proposa d'abord à Notre Vieille Amie une chambre ... sans fenêtre ! Puis une autre qui donnait sur la cour intérieure et qu'elle accepta vraiment du bout des lèvres. Notre chambre à nous, qui donnait également sur cette petite cour, était décorée d'une manière assez spéciale, avec un grand ange noir peint au-dessus du lit ... Carrément kitsch, mais c'est vrai qu'on n'était pas très loin de Venise ... Après quelques difficultés nous avons fini par dégotter un restaurant au nom grec où nous avons, ma foi, très bien mangé !

Mais pourquoi diable la Brenta ?, me direz-vous. Eh bien figurez-vous qu'au temps de la splendeur vénitienne on y construisit tout un tas de villas "palladiennes" dans lesquelles la bonne société venait se rafraîchir et festoyer. Et en effet quand on voit la profusion desdites villas, on ne peut qu'imaginer des gondoles pleines d'élégantes et d'élégants, et allant d'une villa à l'autre, glissant sur la Brenta dans la douceur de la nuit ...

Mais aujourd'hui c'est bien différent : beaucoup de ces villas sont dans un état assez pitoyable (d'ailleurs plusieurs sont à vendre, avis aux amateurs !), et la plupart d'entre elles sont fermées, même en plein mois d'août :

ah ça on en aura vu, des grilles, ce jour-là !

et allez ...

On a quand même fini par en trouver une pas trop mal en point, et qui était ouverte. Nous nous sommes donc empressés de la visiter.

Ce fut donc la "villa Valmarana" qui nous ouvrit ses portes ... Honnêtement je n'ai pas grand-chose à en dire. Les décors intérieurs m'ont paru d'assez piètre qualité, et c'est la terrasse dallée couverte que vous voyez sur la photo qui m'a semblé la plus jolie. Nous avons ensuite traversé la rivière pour voir la villa située juste de l'autre côté, en arrière-plan sur la photo :

bon ben euh voilà ... c'est une villa palladienne, quoi !

Au total une séquence assez frustrante donc, au terme de laquelle j'ai eu le net sentiment d'être passé à côté de quelque chose ... mais quoi ?

Nonobstant nous avons repris la route vers Aquileia, qui n'était pas très éloignée et où nous sommes arrivés suffisamment tôt pour visiter la basilique.

Ah Aquileia ! ça c'est du solide, du costaud, de l'inévitable ! Nous y étions déjà venus lors d'un voyage précédent mais cette fois, en plus, nous avions le bonheur de faire découvrir ce lieu fantastique à Notre Très Vieille Amie qui, malgré son immense culture et ses innombrables pérégrinations, n'était encore jamais passée par là !

Les mosaïques de la basilique étaient toujours aussi belles et émouvantes, dans leur fraîcheur et leur naïveté. Rendez-vous compte ! Plus de 700 mètres carrés de mosaïques d'un seul tenant, datant du IVè siècle, et racontant, entre autres des épisodes bibliques ! D'ailleurs, sur la photo, vous pouvez distinguer au-dessus de la pierre tombale le pauvre Jonas avalé par un monstre marin ...

Et où qu'on pose les yeux, c'est beau, c'est grand, c'est magique ! La preuve :

la sainte horreur du vide ...

et là on aperçoit une toute petite partie du splendide plafond en bois peint que des artisans charpentiers vénitiens ont réalisé au XVème siècle.

Et puis il faudrait vous parler de la Crypte des fresques (du XIIème), de la Crypte des fouilles (avec d'autres mosaïques, dont celle du combat du Coq et de la Tortue), du Saint Sépulcre,curieuse construction qui semble presque anachronique, du baptistère, ô combien plus dépouillé que celui de Parme, du campanile enfin où nous sommes entrés juste avant la fermeture et où nous avons découvert ceci :

Une autre mosaïque, du IVème siècle également, et qui appartenait, si nous avons bien compris à un grandiose édifice sur lequel le campanile a été construit au XIIème. Mais je dois bien admettre que tout ceci est resté un peu confus, et que je serais bien en peine de vous retracer clairement l'histoire archéologique d'Aquileia, si d'aventure il m'en prenait l'envie !

Mais le soir tombait et l'hôtel n'était qu'à deux pas de là : encore une fameuse découverte de Ma Douce la logisticienne ! En plus il faisait restaurant et nous nous sommes donc attablés assez rapidement dans une grande salle où quelques tables seulement étaient occupées. Nous avons vite remarqué un homme seul, bizarrement accoutré, qui buvait beaucoup et parlait très fort dans son portable. On aurait pu croire à une scène de la "Caméra cachée" (vous vous souvenez ?) où on filmait les gens dans des situations embarrassantes pour voir comment ils allaient s'en sortir. Personnellement j'ai essayé de parler très fort à mon tour, ce qui en a bien fait rire certains mais n'a absolument pas démonté le "haut-parleur". On a fait appel au personnel, et même à la patronne qui ont tous signifié leur impuissance. Étaient-ils complices de la caméra ? Pour finir, un couple fort énervé s'est levé et s'est dirigé droit vers le gêneur qui a eu bien du mal à comprendre ce qu'on lui voulait. Il a pourtant fini par poser son engin, non sans marmonner quelques insultes bien senties. Un peu plus tard il s'est levé pour regagner sa chambre et le pauvre, il m'a tellement fait pitié que je n'ai pas pu m'empêcher de me lever à son passage pour lui offrir un bras secourable ...

Mais cela aussi fait partie du charme des voyages, après tout ... Szia everybody, portez-vous bien !

 

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1 octobre 2019 2 01 /10 /octobre /2019 08:05

Alors, jusque là, si on me disait "Parme", comme tout un chacun, je pensais "jambon" ou, à la limite, "parmesan" ... Bref des choses triviales, quoiqu'elles aient leur intérêt. Mais désormais quand on me dira "Parme" je penserai "baptistère" ...

Aïe aïe aïe mes enfants, quelle claque quand vous entrez là-dedans ! De quoi tomber sur ses fesses !

n'est-ce pas ???

Historiquement il s'agit d'un édifice octogonal qui a connu plusieurs campagnes de construction du 12ème au 14ème siècles. C'est ce qui explique que la base soit de style roman alors que les étages supérieurs et en particulier les nervures de la voûte appartiennent au gothique. Il aurait fallu y passer des heures, dans ce baptistère, pour déguster chaque peinture, chaque sculpture, le moindre détail ornemental revêtant un intérêt particulier ...

Admirez cette Vierge au manteau protecteur, surmontée d'un Christ en croix d'une grande finesse, et enfin tout en haut la sculpture d'un ange un peu naïf, encadré de deux Saints (Pères ?) ... Et c'est comme ça partout, où que vous posiez les yeux ! Nous sommes sortis de là, au bout d'une heure, saoulés de beauté ...

Il n'y a que quelques mètres à faire pour trouver la cathédrale. Imposante, massive ...

un petit air lombard, quoiqu'on ne soit pas en Lombardie ...

Peut-être qu'on aurait dû la visiter AVANT le baptistère ? Car même si elle est immense, magnifique, superbe, et regorge elle aussi d’œuvres uniques et précieuses, elle ne recelait pas la même émotion que le bâtiment précédent ...

plein les mirettes, certes ...

une coupole décorée par le Corrège entre 1526 et 1530, ça en jette !

Et puis, en déambulant parmi tous ces ors et ces marbres, on pouvait découvrir quelque chose de plus fin, de plus modeste et discret, comme ceci, par exemple :

et cette Descente de Croix date, quant à elle, du XIIème siècle ...

L'étape suivante nous conduisit à Ferrare, c'est-à-dire que, poursuivant vers l'est, nous commencions à remonter vers le nord, en suivant de loin la courbe de l'Adriatique. Que vous dire d'abord de Ferrare, sinon qu'il y faisait très chaud ? Du coup Notre Vieille Amie préféra rester au frais dans un salon de thé climatisé pendant que nous visitions un peu la ville ancienne ...

A tout seigneur tout honneur, nous avons commencé par le palais du duc de Ferrare, le château d'Este, nom d'une grande famille italienne.

Bien fort, le château puisqu'il s'agissait au départ de se prémunir contre des révoltes populaires !

Nous avons poursuivi notre chemin en essayant de trouver un peu d'ombre, préférant les ruelles aux grandes places ... D'ailleurs ce ciel immaculément bleu avait parfois quelque chose de presque palpable ...

Ceci, par exemple, est une vue prise depuis la cour intérieure du Teatro de Ferrare ...

De petite rue en petite rue, nous sommes revenus vers la cathédrale, à laquelle vous échapperez cette fois puisqu'elle était complètement fermée pour travaux, et que sa façade était recouverte de panneaux de chantier. QUI a poussé un soupir de soulagement ? Pour la peine, vous aurez droit tout de même à une vue latérale de ce bel édifice :

que je trouve particulièrement intéressante car on y voit à quel point, dans ces siècles-là, le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel (des boutiquiers et négociants) étaient inextricablement liés l'un à l'autre ...

Ensuite nous avons repris Notre Vieille Amie et la voiture et nous avons sillonné la ville car Ma Douce voulait encore voir quelque chose avant de partir. Et quand Ma Douce VEUT voir quelque chose, ben ... vous n'avez plus qu'à prendre votre mal en patience ... Il faut dire que l'endroit en question valait son pesant d'or, non, de diamants plutôt :

bling bling ! archi-Renaissance, pas vrai ?

Eh oui, le Palazzo dei Diamanti, construit en 1492 (ça ne vous rappelle rien ?) pour le bon vouloir d'Hercule 1er d'Este ... Imaginez que pour la façade de ce palais il a fallu pas moins de 8 500 blocs de marbre ! Ah dame ! c'est qu'on ne lésinait pas dans ce temps-là pour impressionner le visiteur ! Du coup Ma Douce s'en est donné à cœur joie :

Il faut dire qu'elle est assez "fan" de tout ce qui est un peu géométrique ...

Et puisque cette fois nous avions vu ce que nous voulions voir à Ferrare, nous avons repris notre route vers le nord et la Brenta, qui est un fleuve de villégiature reliant Padoue à Venise. Mais c'est déjà l'histoire que vous trouverez dans le quatrième épisode ! Ciao, ragazzi !

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23 septembre 2019 1 23 /09 /septembre /2019 21:01

A Bordighera nous avons dormi dans un hôtel qui avait dû connaître une autre splendeur … nous étions sur la « Riviera » italienne, juste après la frontière française et l’on sentait bien, en regardant autour de nous, que toute la ville, et même la région, avaient dû être des lieux de villégiature particulièrement appréciés … entre les deux guerres ? Ou même plus tôt, début vingtième ? C’était bien possible étant donné la taille du magnolia devant nos fenêtres ...Et qu’en était-il aujourd’hui, à part notre hôtel un peu défraichi ? Outre l’exubérance de la végétation, ce que je retiens de Bordighera c’est que c’est une ville compliquée ! Pas facile d’y arriver tout d’abord par une route en lacets très étroite où deux voitures peinent à se croiser. Ensuite il a fallu trouver l’hôtel au fond d’une impasse sans guère de place pour se garer. D’ailleurs le stationnement a été une plaie continuelle, aggravée par le fait que nous accompagnions une amie très âgée qui ne pouvait pas beaucoup marcher. Compliqué de trouver une place pour apercevoir la vieille ville (nous avons renoncé à la visiter!) compliqué d’en trouver une pour aller manger, compliqué d’accéder au bord de mer, compliqué partout et tout le temps …

ça c'était (une partie de) la vue depuis la terrasse de notre hôtel : pas mal, non ?

et de l'autre côté, où on aperçoit la mer ...

Cela ne s’est pas simplifié quand nous avons repris la route le long de la côte : beaucoup de voitures, beaucoup d’habitations, en fait on a eu l’impression de ne jamais être sorti de la ville, on n’avançait pas et donc on a opté pour l’autoroute qui courait un peu plus haut dans les collines de Ligurie. Un parcours très pittoresque, composé de ponts et de tunnels : un pont et une échappée sur un village dans une échancrure de la côte, avec un nombre incroyable de serres tout autour :

sur un pont, pas loin d'un tunnel, et les serres ...

un tunnel plus ou moins long (chaque pont et chaque tunnel ayant son nom) et hop ! un nouveau pont, et ceci pratiquement jusqu’à Gênes où nous nous sommes arrêtés un peu.

Je ne sais pas exactement pourquoi, voilà longtemps que je voulais voir Gênes, peut-être à cause de Christophe Colomb ? Bon, en deux heures, nous n'avons pas vu grand-chose de la ville mais comme par hasard nous nous sommes arrêtés à deux pas de l'église où le petit Christophe fut baptisé ...

Ce qui était étrange, c'est que dans la crypte de cette église étaient réunies des Ukrainiennes, avec qui Notre Vieille Amie a pu parler un peu ... en roumain ? Elles lui ont expliqué qu'elles travaillaient dans cette église, à son entretien, sa décoration, ... D'ailleurs la ville entière nous a donné l'impression d'être "à étages", de comporter plusieurs niveaux dont certains doivent renfermer bien des mystères inaccessibles aux visiteurs de passage que nous étions.

vous voyez ce que je veux dire ?

Après Gênes nous avons voulu suivre à nouveau la côte mais à nouveau beaucoup de circulation et nous avons assez vite bifurqué vers les collines de l'intérieur pour rejoindre à nouveau l'autoroute. Juste avant nous nous sommes arrêtés dans un tout petit village quasi-montagnard dont nous n'avons pas réussi à découvrir le nom. Toujours est-il qu'il y avait là, bien sûr, une église et que dans cette église il y avait ceci :

un tout petit village de rien du tout, vous dis-je ...

Comme souvent, pour ne pas dire toujours, c'est Ma Douce qui avait préparé le voyage et qui, en particulier, avait choisi les hébergements. Et c'est là que vous vous dites que ça vaut vraiment la peine de voyager avec une dame de 93 ans ! Pas question, en effet, de la faire dormir dans je ne sais quel boui-boui de bas étage (ce que nous avons rarement fait d'ailleurs), pas question non plus d'attendre huit heures du soir pour réserver quelque chose, au risque d'atterrir, faute de mieux, dans ledit boui-boui ... Et voilà ce que nous avons découvert à la lueur du soleil déclinant, et qui devait constituer notre deuxième hébergement :

un ancien monastère non loin de Parme : faramineux, n'est-il pas ?

En plus les chambres étaient très vastes et très belles. D'ailleurs le décor dans son ensemble était très soigné, avec des œuvres d'art contemporain dans la cour intérieure, par exemple. Un seul bémol : la table qui n'était pas à la hauteur du reste. Dans une carte assez pauvre j'ai choisi pour ma part une espèce de risotto qui s'est révélé parfaitement insipide. Sans parler des odeurs d'étable qui assaillaient la terrasse ... Quand on a demandé leur provenance à la serveuse elle nous a répondu en haussant les épaules qu'après tout on était à la campagne, ce en quoi elle avait du reste entièrement raison ...

Une parenthèse pendant que j'y pense : savez-vous que pendant toute notre traversée de l'Italie nous n'avons pas vu un seul animal dans un champ ? Pas une vache, ni un cheval, pas même un mouton ou une chèvre ! Comment expliquez-vous cela ? Certes nous étions au mois d'août et il faisait très chaud, mais quand même ...

Le lendemain, après un bon petit déjeuner (ce qui n'est pas si courant en Italie, perdone ...) nous avons découvert Parme mais ce sera le sujet de l'épisode n°3 !

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23 septembre 2019 1 23 /09 /septembre /2019 08:50

Cela fait combien de fois ? Cinq fois, six fois peut-être que nous prenons la route entre la France et la Hongrie ? Ah peu importe, je n'ai pas trop envie de compter, et ce qui importe c'est une fois de plus de découvrir de nouvelles gens, de nouveaux sites, de nous gorger, une fois de plus, de toute la beauté rencontrée sur notre chemin …

 

Plusieurs nouveautés cette année : d'abord nous avons changé de voiture ! Notre « bonne vieille » C3 commençait à être un peu fatiguée, ce qui se comprend après 280 000 kilomètres de bons et loyaux services. Et puis, comme nous devions emmener Notre Vieille Amie jusqu'à Budapest (et quand je dis « Vieille », ce n'est pas juste une image, étant donné qu'elle compte maintenant 93 printemps), nous ne voulions pas risquer de tomber en rade quelque part en Italie, même avec notre assurance MAIF. Nous avons donc sauté sur une occasion qui se présentait sous la forme d'une Audi rouge et belge, mais ce serait une trop longue histoire à vous raconter … En tous cas, une très bonne « routière » dont nous espérons bien exploiter à fond toutes les capacités. Troisième nouveauté : comme nous devions, avant de partir, passer quelques jours en Provence nous avons demandé à Notre Amie de prendre le TGV jusqu'à Aix en Provence, ce qui pourra être considéré cette fois comme notre point de départ.

Cependant, comme un avant-goût du reste, entre notre domicile et la Provence, nous avons fait quelques trouvailles dont je trouverais dommage de ne point vous parler ...

Celle-ci tout d'abord :

Peut-être l'avez-vous reconnue ? Il s'agit bien de la fameuse "danse macabre" de la Chaise-Dieu ... En plus nous avons eu la chance, tout-à-fait par hasard, de bénéficier d'une visite commentée par un moine résidant à l'abbaye, qui nous a tout bien expliqué : les différents personnages, leurs attributs, leurs postures, leur enthousiasme très relatif à se laisser entraîner dans la ronde, c'était vraiment passionnant !

Malgré le temps qui filait, nous avons poursuivi notre exploration des lieux et bien nous en a pris car nous avons découvert ceci :

autrement dit une autre salle couverte de tapisseries flamandes du XVème siècle, qui valaient la peine qu'on les regarde de près :

Le principe général était le suivant : au centre une scène du Nouveau Testament, encadrée de deux scènes de l'Ancien et en relation avec lui ... Et dans le détail d'étranges signes des mains, qui semblent parler un alphabet secret :

Forts de ce mystère, nous avons poursuivi notre route et, quelques jours plus tard, non loin d'Aix, nous avons fait une nouvelle découverte pour le moins surprenante :

le château de la Tour d'Aigues que nous ne connaissions absolument pas, dont nous n'avions jamais entendu parler ! Et pourtant d'après la page de l'Office du Tourisme "il constituait sans aucun doute le témoignage le plus grandiose de l'architecture privée de la Renaissance", rien que ça ! Je l'ai mitraillé,

et Ma Douce l'a mitraillé à son tour ...

Dommage qu'il fût fermé, on n'a pas très bien compris pourquoi.

Après une courte escale (et un court pique-nique) à la fondation Vasarely, dans la banlieue d'Aix, il était temps d'aller chercher Notre Amie à la gare TGV. Quel drôle d'endroit ! Imaginez un anneau tout autour de la gare, avec une entrée pour les "départs" et, en face, une autre pour les "arrivées" : vous n'avez pas intérêt à vous tromper ! Et tout autour de cet anneau, tout un tas de voitures garées plus ou moins sauvagement : probablement des usagers quotidiens qui n'ont pas envie de payer le parking ? Bref, nous avons récupéré notre Judith sans encombre et nous sommes vite sortis de là !

Nous avons roulé en Provence d'abord sur une nationale, puis pour avancer un peu plus vite nous avons opté pour l'autoroute jusqu'après la frontière italienne, puisque Bordighera devait constituer notre première étape ... A tout de suite dans le prochain épisode !

 

 

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13 juillet 2019 6 13 /07 /juillet /2019 15:49

Si j'en crois mon dictionnaire "Petit Robert" (qui, il est vrai, date de ... 1990 !) le mot "philatélie" est apparu en 1864, à partir de phil-, abrégé de philos "ami" (qu'on retrouve dans "philanthrope", "philosophe", ...) et de ateleia, "exemption d'impôts" "affranchissement", formé à partir de telos "charge, impôt". Donc un "philatéliste", comme vous le savez tous, c'est un "ami des timbres" (qui servaient à affranchir). On ferait mieux de dire "un amoureux" d'ailleurs parce que, et je le pense sincèrement, cette amitié est une passion. Une passion un peu honteuse aujourd'hui, et même un peu coupable, dont on n'aurait pas idée de se vanter dans un dîner en ville ... Est-ce qu'il me viendrait à l'idée, par exemple, de dire à une jolie fille que je collectionne les timbres ? Sûr que non, et pourtant, si à ce moment-là son regard s'éclairait, et qu'elle me dise, sincère : "C'est vrai ? comme c'est intéressant !" Alors là ...

Mais non, "philatéliste" ça fait "petit garçon" ou au contraire "vieux garçon", voire "dinosaure", n'est-ce pas ? Et pourtant comme le cœur bat quand on fait une belle découverte ! Comme il est bon de feuilleter ses albums un jour de pluie : ils vous jouent une musique à nulle autre pareille, et vous chuchotent à l'oreille qu'ils sont bien, rangés là, sous votre regard épris ... En fait c'est tout juste s'ils ne ronronnent pas !

Mais baste ! ce dont je veux vous parler aujourd'hui c'est de l'intérêt "historique" des timbres. Car au-delà de leur intérêt purement esthétique (est-il besoin de préciser que certains sont de véritables œuvres d'art miniatures ? les noms de Gandon, Serres, et surtout Cheffer vous disent-ils quelque chose ?) les timbres sont souvent des marqueurs de l'évolution du monde. Et l'Histoire que je voudrais retracer brièvement est celle de la Hongrie de 1919 à 1972.

En 1919 donc, la première guerre mondiale est finie (enfin pas partout mais ceci est une autre Histoire), la Hongrie qui, comme son nom l'indique, fait partie de l'Empire Austro-Hongrois, va le payer cher : traité de Trianon de 1920, dépeçage du royaume hongrois qui conduit à une diminution des 2/3 de sa superficie, cette Histoire est bien connue. Mais avant de donner un territoire, il faut d'abord s'en rendre maître, c'est-à-dire l'occuper, et c'est ce dont témoignent certains timbres de l'époque :

"Baranya", le nom d'un comitat situé au sud, à la frontière croate

le Bánát, région du sud-est, partagée désormais entre la Roumanie, la Serbie

et, pour un petit bout, la Hongrie

A noter que l'indication "Köztársaság" marque, en plus, l'avènement de la "République des conseils" de Béla Kun à la même époque.

Quelquefois c'est assez subtil :

là c'est donc l'ouest de la Hongrie qui est occupé, et l'indication du bas semble germanique ...

D'autres fois l'occupation porte carrément le nom de l'occupant :

hé oui ! c'est nous qu'on était là, dans la région d'Arad, aujourd'hui en Roumanie !

et là ce sont les Roumains, et même le Royaume ("Regatul") de Roumanie, il faut dire qu'eux, ils sont allés jusqu'à occuper (brièvement) Budapest !

Ainsi donc, en 1919, une forte coalition anti-communiste s'est formée contre Béla Kun (ce sera finalement Staline qui aura sa peau en 1937 !) de manière à éviter la contagion de la révolution prolétarienne de 1917, ce qui va ouvrir un boulevard à ... Horthy Miklós, qui fera son entrée à Budapest en novembre 1919 avant d'être proclamé Régent du Royaume en mars 1920. Et l'Amiral Horthy on va donc le trouver assez vite, et de plus en plus, sur les timbres hongrois ...

oui oui c'est bien lui, là, au milieu, l'Amiral sans flotte ...

Mais pendant ce temps, les dictateurs grondent et aboient, les armées se forment et se déplacent, les canons recommencent à tonner et des promesses se font, de redonner les territoires injustement spoliés ...

Comme en témoignent ces feuilles que je me suis procurées il y a peu :

Voici donc la première : nous sommes en 1938 (le cachet de la poste en fait foi !), nous sommes à Munkács, ville aujourd'hui située au sud de l'Ukraine et rebaptisée Moukatchevo. Et "visszatért" ça veut dire "retourné" ... Alors pourquoi ? Eh bien souvenez-vous qu'après la première guerre mondiale, la Hongrie a été littéralement dépecée et qu'elle a été contrainte de donner des bouts de son territoire à tous ses voisins : Ukraine, mais aussi Roumanie, Yougoslavie, Autriche, Tchécoslovaquie (à l'époque la Slovaquie n'existait pas encore) ... Et ce qui explique en partie le choix de l'amiral Miklós Horthy, alors Régent de Hongrie, de joindre ses forces à celles de Hitler, qui lui avait promis la restitution de ces territoires perdus. Hé oui ...

Donc en 1938 c'est le retour au sein de la mère-patrie de non seulement Munkács mais aussi :

Losonc, aujourd'hui Lusenec en Slovaquie

Szamosújvár, aujourd'hui Gherla en Roumanie

Nagyvárad, aujourd'hui Oradea en Roumanie

Szászrégen, aujourd'hui Righin en Roumanie et

Szilágysomlyó, aujourd'hui Șimleu Silvaniei en Roumanie

Székelyudvarhely ("lieu de la Cour des Sicules"), aujourd'hui Odorheiu Secuiesc en Roumanie

et Kézdivásárhely, aujourd'hui Târgu Secuiesc  en Roumanie

Zilah, aujourd'hui Zalău toujours en Roumanie

Léva, aujourd'hui Levice en Slovaquie

Dés, aujourd'hui Dej en Roumanie et Bánffyhunyad, aujourd'hui Huedin en Roumanie

Nagybánya, aujourd'hui Baia Mare en Roumanie et

Máramarossziget, aujourd'hui Sighetu Marmației en Roumanie.

 

Je sais, tout ça fait un peu litanie ... Mais n'oubliez pas qu'il y avait des GENS qui vivaient dans tous ces territoires et qui, suivant les aléas de la guerre, des conquêtes et des reconquêtes, se couchaient Hongrois, se réveillaient Roumains pour s'endormir à nouveau Hongrois et se réveiller à nouveau Roumains ... J'exagère à peine, vous savez ... Et bien sûr tout cela laisse des traces, dans les têtes, dans les corps, et dans les cimetières ... Regardez ce qui s'est passé il y a peu à Dormánfalva ( Dărmănești en roumain) : des magyarophones de Transylvanie se sont affrontés à des nationalistes roumains qui venaient inaugurer des croix orthodoxes dans ce qu'ils considèrent comme LEUR cimetière ! Et ça pratiquement le jour anniversaire du traité de Trianon, signé le 4 juin 1920 et consacrant le dépeçage de la Hongrie ! Ce n'est pas pour rien que le pape François est allé faire un tour là-bas ...

Mais voilà la guerre fut perdue, et avec elle, tous les territoires reconquis, et le Hongrois se réveilla à nouveau Roumain, Ukrainien ou Slovaque ... Sauf qu'avec l'occupation soviétique tout cela n'avait plus beaucoup d'importance, n'est-ce pas, puisque tous ces pays étaient devenus frères au sein de la Grande Famille Socialiste ... Ce dont nous parlent encore certains timbres :

En 1949 apparaît l'étoile rouge, caractéristique de tous ces "pays frères" ...

7ème congrès du MSZMP, mouvement des socialiste hongrois, qui existe toujours aujourd'hui

50ème anniversaire de la Glorieuse Révolution Socialiste !

et 50ème anniversaire de la Glorieuse Union Soviétique !

Voilà, jeunes gens, je ne vais pas aller plus loin dans ma démonstration. Vous aurez compris, je l'espère, au moins deux choses : 1) les choses sont toujours beaucoup plus compliquées qu'on ne croit dans ces "ex-pays de l'Est", qui apparaissent quelquefois comme des plages sur lesquelles les armées ont laissé leurs empreintes, bientôt effacées par le flux et le reflux de l'Histoire, et c'est encore plus vrai pour la Hongrie qui, en plus, a dû subir l'occupation ottomane pendant un siècle et demi, 2) cela vaut vraiment le coup de s'intéresser aux timbres, modestes mais rigoureux témoins des temps où ils parurent ...

Sur ces belles paroles, sziasztok, à bientôt !

 

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19 juin 2019 3 19 /06 /juin /2019 14:57

"À cette époque-là, du moins, je ne savais pas encore que l'être humain affublé du nom de "réfugié" doit avoir un destin de saltimbanque, qu'il lui faut être le bouffon d'une société européenne disloquée, le pauvre personnage qui parle, qui raconte, qui essaie de persuader, le camelot idéaliste qui croit dans sa marchandise et qu'on écoute à peine."

Ces quelques lignes, je les ai recopiées dans " J'ai quinze ans et je ne veux pas mourir" de Christine Arnothy, que je suis en train de lire. Évidemment elles résonnent avec l'actualité ...

Dans son livre Arnothy raconte d'abord le siège de Budapest de l'hiver 1944 pendant lequel les habitants, terrés dans les caves, essayèrent de survivre à la lutte féroce entre Allemands et Russes qui se solda par la déroute des premiers.

Ces événements, je les ai lus bien des fois : privations, disparitions soudaines, soupçons et solidarité ... Et puis l'arrivée des Russes, tels qu'on les connaît bien désormais : brutaux, ivres, violeurs ... Rien de bien nouveau pour moi, hélas, dans toutes ces pages ...

Non, le nouveau réside plutôt dans la suite, dans l'après-siège. En effet, Christine Arnothy, de son vrai nom Szendrői-Kovács Krisztina, est la fille d'un propriétaire terrien, ce qui comporte quelques avantages, certes, comme celui de pouvoir se réfugier dans une maison au bord du lac Balaton mais aussi, dans la Hongrie qui passe sous la domination soviétique, certains inconvénients. A tel point que la famille décide de passer, clandestinement bien sûr, en Autriche. C'est bientôt l'arrivée à Vienne, sinistre, en ruines, et divisée en quatre zones d'occupation, cadre du "Troisième homme" de Graham Greene. Il leur faut donc absolument éviter la zone russe et même franchir la "ligne de Linz" au-delà de laquelle, enfin, ce sera la liberté.

Les voilà donc "réfugiés" et probablement comme beaucoup de ceux que nous connaissons aujourd'hui des réfugiés instruits, éduqués, mais obligés d'abandonner leur vie pour des raisons qui les dépassent ...

Et puis c'est l'arrivée au camp de Kufstein, de sinistre mémoire puisque c'est dans cette citadelle que furent détenus de nombreux prisonniers politiques hongrois ...

"Nous nous trouvons dans un immense couloir obscur, truffé de portes à gauche et à droite, peuplé de bruits divers. Tout ici sent l'oignon et l'urine. L'homme essaie d'ouvrir la septième porte à droite. La clé rebelle tourne sans fin dans la serrure. Il faut dix minutes de travail pour pouvoir entrer, et c'est dans une chambre froide, meublée avec trois lits de fer, pauvrement éclairée par une maigre ampoule fixée au plafond. Il y a aussi une armoire ; au milieu, une table souillée de grandes taches huileuses, et deux chaises ... Mon père est immobile ; il tient encore à la main la valise ; tout est si sale qu'il n'ose pas encore la poser."

Et plus loin : "Nos premières journées à Kufstein furent dignes d'un cauchemar. Si nous n'avons pas dû faire du feu en frottant des morceaux de bois, ce fut grâce à nos amis qui nous guidèrent dans le labyrinthe du camp. Pendant la guerre, cette sinistre ville de baraques avait appartenu à l'armée allemande et, après la guerre, elle était devenue le havre  des réfugiés. Kufstein était à mes yeux un immense orphelinat où les enfants abandonnés d'une Europe dénaturée pouvaient recommencer leur vie dans la chaleur artificielle d'une organisation internationale ... La liberté de l'Occident représentait pour nous le miracle vivant et la Hongrie n'apparaissait plus que comme une grande prison. Mais le fait que la Hongrie n'était plus qu'une prison et que la vie nous obligeait à vivre en parasites était un drame." Il suffirait, hélas, de remplacer "la Hongrie" par "l'Irak", "la Syrie", l'Albanie" ou bien d'autres pays encore ...

S'ensuit, dans le livre de Christine Arnothy, tout un tas de péripéties qui l'amènent à Paris. Elle y travaille comme gouvernante, y rencontre son mari, y tombe enceinte et elle veut à tout prix que ses parents, restés en Autriche, fassent la connaissance de son époux avant qu'elle n'accouche. Mais ...

"Toutefois il est très difficile de voyager quand on ne possède pas la chose la plus naturelle au monde : une nationalité. Et surtout une future mère qui peut accoucher n'importe où, dans le train, en avion ou dans l'entrée solennelle d'une ambassade et qui, par l'accouchement, peut devenir la mère apatride d'un nouveau-né français, allemand ou américain ! Le douanier regarda notre titre de voyage, longtemps, soigneusement, et tous ceux qui étaient dans le compartiment attendaient le dénouement avec un vif intérêt. J'avais l'impression que dans le pays où j'arrivais, j'allais être la bouche supplémentaire qui déclencherait la famine, le corps inutile qui provoquerait la crise du logement."

Je termine en le rappelant : ces lignes ont été écrites par une femme d'origine hongroise, forcée de fuir son pays au moment où le "rideau de fer" s'abattait sur lui ... Est-il besoin d'en dire davantage ?

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26 avril 2019 5 26 /04 /avril /2019 19:40

Finalement ce n'est que cinq heures et demie plus tard que nous sommes arrivés à la gare routière de Budapest, après avoir longé un moment le lac Balaton et reconnu au loin notre cher Badacsony ... Et là, patatras, le métro ne fonctionnait pas, pour cause de travaux, et il fallait prendre un bus de remplacement pour aller jusqu'à la station de la ligne M3. Bien sûr un bus nous a filé sous le nez juste quand nous arrivions ... A la station de métro Apu nous attendait et nous sommes bientôt arrivés chez lui, où la pálinka traditionnelle nous attendait. Tout en mangeant un délicieux "rakott krumpli" nous avons échangé quelques nouvelles mais pas trop parce que le lendemain nous devions nous lever tôt pour prendre le train pour Győr.

A la descente du train un chauffeur nous attendait, qui nous a emmenés jusqu'à la fameuse abbaye de Pannonhalma. Je dis "fameuse" mais peut-être que vous ne la connaissez pas ? Eh bien sachez, bande d'ignares, que c'est une abbaye bénédictine fondée en 996, et classée au patrimoine mondial de l'humanité.

Elle abrite également une école, un lycée de garçons de 350 élèves en internat, les logements des moines, un foyer pour personnes âgées, une bibliothèque et une école supérieure de théologie. Mais j'aurai l'occasion d'y revenir. Quelques chambres (vendégszoba) sont aussi destinées aux visiteurs qui, comme nous, viennent y passer quelques jours. Désolé mais là non plus, vous ne saurez pas pourquoi.

Ma Douce, en tout cas, y était pour une raison bien précise mais moi, qu'allais-je bien pouvoir faire pendant quatre jours et demi que nous devions rester ?

errer dans les couloirs, telle une âme en peine ?

descendre et remonter les escaliers, jusqu'à en avoir les mollets en feu ?

attendre que le soir tombe ... lentement ?

me planter devant l'un des nombreux portraits figurant dans les couloirs jusqu'à en extraire la substantifique moelle ?

Eh bien en fait j'ai fait tout ça, et même plus. D'abord je suis sorti de l'abbaye et je me suis baladé dans les environs. C'est étonnant comme les environs sont aménagés : arboretum, sentiers, passerelles, belvédère au-dessus de la vallée, un gymnase tout moderne, un restaurant de haute tenue, si haute qu'il n'a même pas été possible d'y boire une simple bière ... C'est presque comme un campus tout autour du bâtiment. Mais comme nous sommes en Hongrie, il y a de l'Historique également :

témoin ce temple néo-classique, érigé en 1896 pour marquer le millénaire de la Glorieuse Nation

Et puis j'avais plein de choses à faire : Ma Douce m'avait confié la lecture d'un livre "savant" consacré au voyage du roi Charles IX en 1564-1566, des fois que j'aurais pu y trouver des informations intéressantes pour son travail. Je me suis tapé consciencieusement les 349 pages et je ne peux pas dire que mes recherches aient été bien fructueuses ... En plus, je ne sais pas si c'est souvent le cas dans les livres "savants", mais l'auteur m'a semblé obsédé par les statistiques. Exemple : la correspondance de Catherine de Médicis qui, bien sûr, accompagnait son rejeton. Eh bien saviez-vous que pendant le séjour à Moulins (qui a duré 90 jours) elle a écrit 0,39 lettre par jour alors que, tenez-vous bien, pendant celui de Troyes (qui n'a duré, il est vrai, que 23 jours) elle en a écrit 0,96 ? Cela vous la baille belle, n'est-ce pas ? Eh bien moi aussi. Inutile de vous dire que j'étais bien content en tournant la dernière page ...

Une fois ma mission accomplie je suis allé prendre l'air. J'ai cherché la bibliothèque, dont je me disais qu'elle devait contenir des incunables, parchemins, manuscrits d'une incroyable beauté. La première fois je fus déçu à la fois par la toute petite porte, et par le fait qu'elle était fermée ...

une toute petite porte de rien du tout, mais là elle est ouverte

Mais la deuxième fois nous pûmes enfin y pénétrer ... Quel bonheur de voir tous ces vieux livres accumulés, alignés sur d'innombrables étagères. Et dans les vitrines de véritables trésors, plus que millénaires. Ajoutez que l'ami archiviste qui nous fit faire la visite nous indiqua que sous nos pieds il y en avait encore autant mais que ceux-ci n'étaient pas accessibles aux visiteurs. Que de mystères ...

Et puis il y a tout le temps plein d'activités à Pannonhalma ... Un soir, un match de foot inter-classes où les supporters poussaient des cris de bêtes sauvages ; un matin la visite d'une expo d'art contemporain dans la salle dédiée à cet effet ; un autre matin des recherches (infructueuses) dans des cartons de vieux livres destinés à la vente ; encore un matin une visite guidée par des élèves dans différents lieux de l'abbaye avec comme fil conducteur "l'accueil de réfugiés Juifs pendant la seconde guerre mondiale". Car en effet l'abbé de l'époque a permis à plusieurs personnes d'échapper aux rafles et à la déportation. Nous avons d'abord assisté à une lecture de textes dans l'église, agrémentée de psaumes et d'un solo au saxophone puis j'ai déambulé avec un groupe, en nous arrêtant ça et là à des endroits bien précis où des élèves nous attendaient pour dire des textes. Evidemment je n'ai pas tout compris mais c'était quand même émouvant de voir la concentration (oups, pardon) de tous ces beaux jeunes gens ...

une "installation" dans le cloître de l'abbaye ...

une photo un peu volée du plafond du bureau de l'abbé, de qui j'ai eu l'honneur de serrer la main ...

Que vous dire d'autre ? Pas grand-chose sinon qu'un jour nous nous sommes échappés de l'abbaye en bus pour aller à Györ, qui n'est pas très loin. Nous y avons retrouvé une amie très chère avec qui nous avons mangé dans un restaurant dégueulasse. Nous avons fait un tour en ville, puis nous avons échoué à la poste (j'adore la poste hongroise, dès qu'on met le pied dedans on SENT qu'on a affaire à une véritable institution) pour timbrer des cartes postales. J'en ai profité pour jouer au Lotto hongrois mais hélas j'ai perdu. Et puis on a vu arriver un autre ami très cher, photographe de son état, qui m'a fait visiter l'intérieur du lycée : un orchestre y répétait dans la salle de spectacle. Et puis, et puis ce fut l'heure de partir, de quitter Pannonhalma, mais il se pourrait bien qu'on y revienne un de ces jours ...

Szia everybody ! so long ... so long ... ("On the road again" Canned Heat)

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