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22 septembre 2021 3 22 /09 /septembre /2021 10:07

Je voudrais parler d'un livre que je m'en veux d'avoir négligé ces derniers mois. Pourquoi ? Sont-ce les quelques bruits que j'ai entendus courir sur l'auteur ? Mais ce ne sont que des bruits. Est-ce mon goût renouvelé pour la BD, que je n'en finis pas d'explorer grâce à la Bibliothèque Municipale ? D'ailleurs si je faisais un blog là-dessus ? Il doit déjà y en avoir dix mille, mais qui sait ? j'aurai peut-être quelques lecteurs ?

Je crois que la vraie raison est beaucoup plus profonde et aussi beaucoup plus honteuse. J'ai bien peur que cela ne tienne à la lassitude à l'idée de lire une énième histoire de "Juif hongrois", spolié, molesté, déporté souvent parce que Juif. Pas brillant, n'est-ce pas ? Je sais bien que chaque personne est une et indivisible, et qu'elle a son histoire, unique, qui mérite d'être racontée et lue. C'est même essentiel, pour les quelques incrédules qui subsistent, et les "oublieux" qui se multiplient.

Pourtant ce livre, je l'ai lu par fragments, par moments, sans véritable connexion entre les uns et les autres. Et pourtant j'avais beau l'avoir laissé dormir deux ou trois semaines, dès que je reprenais le livre je savais où j'en étais et j'enchaînais la suite. Ce n'est qu'au retour des vacances, après une plus longue mise en sommeil, que j'ai décidé de le reprendre et de le finir. C'est alors que la force du livre m'a frappé.

"Pourquoi aimez-vous votre patrie ?" Tel était le sujet de la rédaction qui nous fut proposé en mars 1945. Fallait-il écrire que je l'aimais, cette patrie ? Les choses n'étaient pas simples. Si j'avais bien compris, ma patrie avait voulu me tuer. Certes, l'infanticide, ça existe. Mais à supposer que ce ne soit pas ma patrie qui ait voulu me tuer, mais quelques individus prétendant agir en son nom, en quoi ma patrie différait-elle de la leur ? Eux aussi s'étaient réclamés - et avec quelle insistance ! - de la patrie. S'il était vrai que j'appartenais à la patrie, la patrie c'était aussi tout ce qui m'était arrivé depuis la fin de l'année scolaire précédente. Mais comment en parler dans cette rédaction ?" (page 117) et plus loin :

C'est pratiquement sans commentaire que la population du village avait vu les Juifs avancer sous escorte. Certains s'étaient moqués des ces vieillards embarrassés de leurs bagages. A la lueur des fours crématoires ceux-ci pouvaient paraître, en effet, ridicules : avait-on besoin, pour finir brûlés dans le plus simple appareil, d'avoir trimballé couvertures et oreillers ?

Celui qui nous parle ainsi c'est l'auteur, György Konrád, né en 1933 à Debrecen, dont la première enfance s'est déroulée à Berettyóújfalu, un "gros bourg de la Plaine hongroise". C'est là qu'il vit le 19 mars 1944, au moment de l'entrée des troupes allemandes en Hongrie. En mai son père est arrêté sur dénonciation par la Gestapo et la gendarmerie hongroise. Sa mère, par "faveur extraordinaire", est enfermée dans une cellule voisine de la sienne. Les rumeurs de déportation de masse se font de plus en plus insistantes et György décide d'aller, avec sa sœur, à Budapest où il est plus facile de se cacher. Il était temps :

Comme nous devions l'apprendre plus tard, tous les Juifs de Berettyóújfalu furent embarqués dès le lendemain de notre départ. Escortés de gendarmes, gênés par leurs bagages, ils avançaient sur la chaussée. La population, massée sur les trottoirs, les regardait, certains les saluèrent, d'autres les injurièrent, mais la grande majorité resta muette. Les Juifs de Berettyóújfalu rejoignirent dans des wagons à bestiaux le ghetto de Nagyvárad et de là, quelques jours plus tard, Auschwitz.

A Budapest, sa sœur et lui sont souvent obligés de déménager, vers un endroit plus sûr, un lieu plus discret. Car tout part à vau-l'eau et l'on doit éviter de plus en plus les Croix Fléchées dans les rues. De leur côté les Russes approchent et conquièrent la ville, quartier par quartier ... et leur proximité n'est pas des plus rassurantes non plus. Et puis voilà qu'ils sont là :

Le 18 janvier 1945, à dix heures du matin, je franchis la porte du 49 de l'avenue Pozsonyi. Je vis sur le trottoir deux soldats soviétiques recrus de fatigue, vêtus de vareuses déchirées et un peu sales, aux yeux papillotants et au regard plus indifférent que cordial. [...] Ils nous demandèrent si Hitler se trouvait dans l'immeuble. A ma connaissance, Hitler n'avait jamais habité avenue Pozsonyi, avec tous ces Juifs placés sous la protection de l'ambassade suisse. 

Et voilà que j'ai un nouveau "coup de mou" ... Je n'arrive pas à le finir, ce post, pas plus que je n'ai progressé dans le bouquin ! Quelle honte !

Alors Gyuri revient chez lui, à Berettyóújfalu. Bien sûr c'est difficile de trouver des billets de train, et puis un train où l'on puisse monter. Bien sûr, au village sa maison est dévastée ... Mais plus que tout, comment revenir ?

Dès mon retour dans mon bourg natal, ma nostalgie fut sérieusement écorchée. En effet, il m'était impossible de parler de certaines choses. Un mur de silence me séparait désormais de mes amis chrétiens qui, pendant l'année écoulée, avaient pu vivre comme des enfants normaux. 

et plus loin : 

Rien ne nous paraissait vraiment authentique : nous étions à Berettyóújfalu mais pas vraiment chez nous. [...] j'arpente ma chambre ; une odeur d'excréments secs et refroidis parvient de la salle de bains, dans l'épaisse couche de saletés qui recouvre le plancher, je retrouve mes rédactions qui, autrefois, m'ont valu les félicitations de mes maîtres, ainsi que quelques pages arrachées de différents albums de photos ...

et puis :

A la fin du mois de mai 1945, mes parents revinrent d'Autriche, nettoyèrent la maison et rouvrirent le magasin : l'idée de ne pas recommencer ce qu'il avait toujours fait n'avait même pas effleuré l'esprit de mon père. La marchandise, de plus en plus abondante, s'empila d'abord sur quatre puis sur six et, à la fin, sur douze rayons du magasin. C'est qu'il fallait entretenir cinq enfants.

Et enfin : 

En 2000, j'ai accepté l'invitation de l'hôtel de ville de Berettyóújfalu pour une rencontre, à la Maison des Jeunes, avec le public de la ville (qui n'est plus un village.[...] Dans ma conférence aucun voile de sentimentalité n'a pu venir recouvrir certains faits : la déportation de la bourgeoisie juive, suivie de l'expropriation des survivants lors des nationalisations.

Native du village, l'adjointe au maire s'est montrée fort prévenante à mon égard. "On vous attendait avec impatience", m'a-t-elle dit. Ses parents avaient connu les miens ; elle-même se souvenait de moi, de l'époque où nous étions tous les deux des enfants. Pour un jour, j'étais redevenu enfant du département. Jetant un regard de propriétaire sur ce qui m'entourait, je me suis réjoui des améliorations que je constatais. Mais le ruisseau Káló a été comblé, le jardin où nous jouions au foot a disparu, le noyer sous ma fenêtre n'existe plus, la fenêtre elle-même a été condamnée et la synagogue sert toujours de dépôt de ferraille.

Peut-on dire qu'il s'agit d'une histoire "banale" ? Oui dans un sens puisqu'elle a été vécue, avec plus ou moins de variantes, par des centaines de milliers de personnes. Mais dans un autre il est tout aussi évident qu'elle est unique, comme l'est n'importe quelle vie ... la vôtre, ou la mienne !

 

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10 septembre 2021 5 10 /09 /septembre /2021 09:15

Voilà ... on a vraiment bien aimé la Thuringe, ses rivières, ses forêts, ses monuments à la fois somptueux mais sans prétention, ses charmantes petites villes (malgré l'omniprésence de ce cher Luther), sa relative discrétion, on y retournera ... et à Eisenach d'abord !

Mais il fallait déjà songer au retour (d'ailleurs pour des vacances aussi courtes n'y songe-t-on pas dès le départ ?) notre première étape ne fut ni pour une ville ni pour un monument : voilà ce que nous avons trouvé sur notre route :

Hé oui, il fallait bien la passer à un moment ou l'autre, cette fichue ligne de démarcation qui a coupé l'Europe en 2 pendant quarante ans ! Et bien quand vous êtes là et que vous regardez autour de vous, collines identiques à gauche et à droite, à l'Est comme à l'Ouest, mêmes églises en haut desdites collines, villages jumeaux d'un côté ou de l'autre, vous vous dites que décidément les frontières sont des créations bien étranges ! Cela m'a rappelé un article écrit il y a plus de dix ans : http://budablog.over-blog.com/article-34990436.html, intitulé "Un même paysage, trois pays", écrit après avoir découvert le triangle formé par les frontières hongroise, serbe et croate ... Il y avait un reste de mirador, de vagues barbelés, tout embêtés d'être là, et surtout un chemin de croix tout au long de cette ligne, fait de grandes statues en métal rouillé.

Un peu plus loin, nous sommes arrivés à Fulda et nous nous sommes retrouvés assez vite dans un terrain plus connu :

Et bien oui, du baroque en veux-tu, en voilà ! Malheureusement (pour nous) nous sommes arrivés à la cathédrale juste au moment de la messe, ce qui nous a empêchés de visiter cet édifice qui avait l'air aussi grandiose à l'intérieur qu'à l'extérieur. Tout juste avons-nous pu prendre une photo de mon saint préféré, qui avait un peu l'air de s'ennuyer, tout seul dans son bas-côté :

Une autre grande étape que nous avions prévue c'était Mayence, ou Mainz dans le parler local. En effet, lors d'autres voyages nous avions déjà découvert les cathédrales de Speyer et Worms : pour clore la trilogie des grands "westwerk" il ne nous manquait plus que Mayence ! Après avoir pique-niqué au bord du Rhin (un endroit sympa mais bien dégoûtant) nous y fûmes donc ... Autant j'avais gardé un souvenir positif et lumineux des deux premières, autant celle de Mainz (dont nous avons eu bien du mal à trouver l'entrée !) m'a paru sinistre et presque macabre :

genre "frisson dans le dos" et "poils qui se hérissent", voyez ? C'est sûr que je n'aimerais pas y être enfermé par mégarde et être obligé d'y passer la nuit ... Mmm ... par mégarde, vraiment ?

Je suis donc ressorti assez vite sur une grande place lumineuse et chaude, au-delà de laquelle se trouvait le musée Gutenberg, un natif de la ville, beaucoup plus sympa :

une grande plaque devant l'entrée du musée qui reprend, j'imagine, tous les caractères utilisés à son époque

Nous avons dormi une dernière fois en Allemagne (Ma Douce, je ne sais pas pourquoi, y tenait beaucoup, peut-être à cause des petits déjeuners qui ressemblent plus à ceux des Hongrois ?), non loin de la frontière, dans une petite "gasthaus" tout à fait sympathique ...

Et puis, et puis, ce fut la France, ENFIN !!! Incroyable comme j'ai été content, cette fois, d'entendre des gens parler la même langue que moi ! de saisir toutes les nuances, toutes les inflexions, de saisir le rapport constant entre les paroles et les expressions ... tout ceci à Haguenau, une jolie petite ville toute rouge ...

Avant de regagner nos pénates nous avons fait un dernier arrêt dont j'hésite un peu à parler. Connaissez-vous le château de Lunéville ? Il est immense, démesuré :

et l'on se dit que certains soirs d'hiver, sur cette esplanade, on ne doit pas se sentir très loin du pôle Nord ... Et le parc, qui s'étend de l'autre côté, est encore plus gigantesque ! C'est bien simple, on n'en voit pas le bout. Une espèce de "Versailles lorrain", quoi ! Au XVIIIème une des plus brillantes cours européennes ... C'est un peu triste de voir qu'un édifice de cette taille, complètement disproportionné par rapport à notre époque, peut difficilement échapper à l'image d'une coquille vide ... Ce qui est encore plus triste c'est de constater à quel point une ville comme Lunéville peut sembler triste et morte, un lundi 16 août peu avant 14 heures ... Il n'est qu'à jeter un coup d'œil sur les statistiques de population dans Wikipédia pour voir que celle-ci ne cesse de décroître, lentement mais sûrement, depuis les années cinquante.

Pour finir sur une note plus gaie, précisons que nous n'avons inquiétés à aucun moment dans le franchissement des frontières, et pourtant nous en avons franchi 7 ! Si, une fois, entre la Hongrie et l'Autriche juste comme on arrivait un type a passé la frontière en vélo sans rien demander à personne. Du coup le douanier bedonnant qui avait failli avaler son sifflet s'est cru obligé de nous contrôler. Quand on lui a dit les mots magiques "France-Transit", il nous a tout de suite fait signe de circuler.

En espérant que ce petit périple vous a plu, szia everybody !

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7 septembre 2021 2 07 /09 /septembre /2021 14:20

 

Et voilà que nous sommes arrivés à Schmalkalden, qui nous a paru complètement fantomatique et déserte en ce premier soir ... De jolies maisons, certes :

mais pas un chat, ou presque ! On a fini par échouer au "Mojito bar", apparemment le seul bistrot ouvert dans toute la ville, avec sa terrasse d'habitués qui parlaient fort (mais qui se sont tus quand on s'est installé) et son patron ... cubain, comme je l'appris peu après. Bon sang, que la bière fut bienvenue !

Nous nous sommes donc posés, à nouveau pour quelques jours, et nous avons commencé à sillonner la Thuringe qui s'offrait à nous ... Ah non, d'abord nous nous sommes précipités au Viba, qui est une grande fabrique de "nougats" (avec restaurant, parc, cinéma, musée et même des ateliers d'initiation à la confection de ces merveilles de douceur) qui n'ont rien à voir avec les nôtres : crémeux, fondants ... et qui ne collent pas aux dents ! Mais la gourmandise n'ayant qu'un temps, nous sommes partis à la découverte d'autres merveilles, plus solides ... Nous avons commencé assez modestement par un château "resté dans son jus", celui de Kranichfeld :

très mignon, fort Renaissance dans l'ensemble et qui mériterait sûrement une autre mise en valeur. Deux surprises nous y attendaient : d'abord, quand nous sommes arrivés, une noce "gothique" en sortait (avec une mariée toute en noir), ce qui produisait quand même un effet assez surprenant et d'autre part nous avons appris que des déportés de Buchenwald (qui se situait pas très loin) y avaient travaillé, même si on n'a pas bien compris ce qu'ils y faisaient exactement.

Le même jour nous sommes allés à Weimar, petite ville fort charmante qui ne garde pas beaucoup de traces de la République qui porte son nom. Ah mais Weimar me direz-vous, c'est aussi Goethe, n'est-ce pas ? Tout à fait et l'essentiel de notre court séjour a consisté à arpenter l'immense parc qui porte son nom, en bordure de la ville. Immense parc, très beaux arbres, et au milieu la "maison de campagne" de l'illustre penseur-poète-homme de science :

Plutôt modeste, la maison du génie, vous ne trouvez pas ? Et c'est plutôt réjouissant, je trouve, de penser qu'un homme de cet acabit savait se contenter d'une relative simplicité ...

Dans la ville de Schmalkalden elle-même, nous avons pu bénéficier d'une longue visite, enrichie de moults explications historico-patrimoniales. Nous avons ainsi appris que cette ville, qui nous était quasiment inconnue jusque-là, avait joué un rôle vraiment important aux débuts du protestantisme, et que Luther y avait même habité ! D'ailleurs c'est drôle : dans cette région de la Thuringe on rencontre Luther un peu partout, comme on rencontre Jeanne d'Arc dans la Touraine ... Nous avons terminé cette visite par celle du château, dans le soir tombant  :

Un autre jour (mais lequel ? un samedi peut-être ?) nous avions prévu de visiter le château d'Eisenach, ou plutôt de Wartburg, qui domine la ville. C'est vraiment, paraît-il, un gros et beau château ... d'ailleurs c'est là que Luther a traduit la Bible en allemand, c'est pour dire ! Oui mais voilà, comme c'était samedi (?), qu'il faisait très beau, et que les vacances touchaient à leur fin, il y avait un monde fou à Eisenach et on a compris qu'il nous faudrait marcher plusieurs kilomètres au sein de la foule si l'on voulait visiter ce fameux château. Il y a des moments où il faut savoir changer son fusil d'épaule ... nous avons donc choisi de pousser jusqu'à Gotha, ce qui fait tout de suite plus "chic", non ? Appartenir au Gotha (de la finance, de l'économie, par exemple) c'est bien faire partie de l'élite, non ? Alors, quel rapport avec la ville ? Cela remonte au 18ème siècle, car c'est dans les années 1760 qu'y apparaît, initié par le gentilhomme Guillaume de Rothberg, un almanach contenant entre autres toute la généalogie de la maison de Saxe et celle des empereurs d'Allemagne. Y être cité donnait donc une certaine importance à la personne. Puis, à la fin du XIXe siècle, il comporte toute l'aristocratie de l'Europe sur environ un millier de pages découpées en trois parties, selon l'importance des titres, et devient ainsi le "bottin mondain" de la noblesse européenne.

Une découverte intéressante, cette ville de Gotha. Bien sûr, il y a l'inévitable château, le "Schloss" comme on dit là-bas, surplombant une perspective parfaitement symétrique qui aboutit, en bas, à l'hôtel de ville. Le tout était en travaux, donc difficile de faire des photos esthétiques, mais de chaque côté de la perspective une suite de maisons anciennes et intéressantes, comme celle de la famille Cranach, par exemple. Pourtant ce qui m'a paru le plus curieux c'est que dès qu'on s'éloigne un peu de cet îlot ancien, par une rue transversale, on se retrouve en pleine ville "socialiste", avec immeubles, parcs de verdure, escaliers, ... C'est pourtant une de ces rues qui nous a conduit à l'église des Augustins, presque planquée entre deux immeubles :

Assez surprenant, n'est-ce pas ? Nul doute que cette église catholique (elle fut fondée au XIIIème siècle, et le cloître adjacent en atteste) a subi un fort remaniement protestant (d'ailleurs elle sert de temple aujourd'hui) mais des éléments gothiques, Renaissance ou baroques persistent et c'est un peu comme si on les avait plaqués sur une structure étrangère ? Luther serait-il aussi passé par là ? Hé oui ! il a prêché précisément dans cette église en 1521 ...

Et puis bon, il était temps de remonter au "Schloss" pour le visiter ... On l'a fait au pas de course, vu qu'il ne restait plus qu'une heure avant la fermeture. Cela ne nous a pas empêchés de nous arrêter devant quelques merveilles :

ça, c'est la salle de bal, d'une beauté, d'un luxe inouïs !

Bien sûr il y a les plafonds mais ce sont les parquets qui m'ont le plus impressionné, d'une complexité, d'un raffinement rarement vus. Ils ne sont, hélas, guère visibles sur la photo ...

Et puis il y avait des vitrines aussi, toutes pleines de trésors : un petit éléphant tout harnaché d'or, des batailles miniature sculptées dans l'ivoire, et puis ça :

et ça, c'est la coquille d'un nautile, peinte, ciselée, rehaussée d'un métal précieux ... admirez le travail !

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3 septembre 2021 5 03 /09 /septembre /2021 13:37

Bon, je vous avais promis du "décousu", pas vrai ? et pour l'instant vous êtes restés un peu sur votre faim ... Qu'à cela ne tienne, la suite ça va plutôt être du genre patchwork, voire puzzle ! Je dois dire que moi-même, avec le recul (presque 1 mois déjà, 1 mois ... seulement ?) je ne sais plus trop où doit se placer chaque morceau ... Allez, c'est parti !

D'abord nous avons déposé Judith dans un manoir-hôtel à Szeleste, un village situé quelque part entre Sopron et Szombathely. Drôle d'idée, me direz-vous, et c'est bien ce que semblait se dire également le personnel de l'hôtel. Mais voilà, Judith, 95 ans, avait décidé de se mettre au vert pour une quinzaine, loin de Budapest où elle ne connaît désormais plus grand-monde, loin de tout ... on n'était quand même pas très fier en repartant ...

Après ce fut la capitale, et son tintouin habituel : moteurs rugissants, klaxons éclatants, sirènes déchirantes des ambulances, le tout par une température avoisinant les 40 degrés ! Ma Douce commença presque aussitôt sa farandole de rendez-vous amicaux, j'ai rarement vu personne aussi soucieuse d'entretenir ses relations sociales. Quant à moi, un petit tour chez les "antikvarium" (bouquinistes), la lecture du journal "Le Monde" que je ne lis jamais en dehors de Budapest, des bières bien fraîches au "Kelta", un bistrot de Ferenciek tere ... J'ai bien pensé aller au zoo pour dire bonjour à Ingrid, la girafe dont je suis le parrain, mais il faisait décidément trop chaud ! 

Au bout de quelques jours assez éprouvants, nous sommes descendus à Baja, où c'est nettement plus calme. Quoique ... nous avons participé à un mariage bien sympathique : 

ça s'est une danse bien gentillette qui s'est tenue devant l'église, mais je ne vous dis pas l'état des participant(e)s vers 3 heures du matin ! Ce mariage nous a par ailleurs donné l'occasion de faire la connaissance d'un couple d'Argentan, ville jumelée avec Baja, avec lequel nous avons tout de suite sympathisé. Et puis le père du marié m'a appelé Van Gogh toute la soirée, peut-être à cause de mon panama ?

Ce séjour à Baja a été entrecoupé de voyages à Pécs, où s'ouvrait une expo dont Ma Douce était la commissaire. Pendant qu'elle procédait aux derniers réglages, je me suis baladé dans la ville, que décidément j'apprécie beaucoup ...

Toute la famille s'est ensuite rassemblée au bord du Balaton, dans la demeure ... familiale.

La traversée en ferry est un plaisir toujours renouvelé ...

Au Balaton, nous avons un peu récupéré en jardinant, en bricolant, en discutant, en jouant au Mölkky, nous avons un peu repris des forces pour le voyage de retour qui s'annonçait déjà ...

Et voilà que nous étions repartis, non pas pour la France directement mais pour Schmalkalden, une petite ville de Thuringe où nous devions aller pour des raisons familiales. On ne s'est guère arrêté sur la route, si ce n'est pour dormir, pas loin de Nuremberg. Le lendemain, tout de même, nous nous sommes octroyé deux haltes patrimoniales. La première fut à Bamberg, jolie petite ville classée sur la liste de l'Unesco :

 

n'oublions pas que nous sommes au pays du baroque, même si la Vierge au centre paraît plutôt médiévale

non loin de la cathédrale de Bamberg, un bâtiment extraordinaire, et plutôt Renaissance, celui-là !

et enfin l'Hôtel de Ville, carrément médiéval ?

et la seconde à Coburg, que j'aurais beaucoup plus appréciée si je ne m'étais pas bêtement fait agresser à l'entrée du musée du château par un gros type hargneux qui m'expliqua, avec force borborygmes et moulinets, que je n'avais pas le bon masque et qu'il me fallait ABSOLUMENT un masque FFP2 (celui qui vous donne un air de corbeau) si je voulais entrer pour admirer les Cranach ... Moi, dans un cas comme celui-là, je laisse tomber ! Mais le château lui-même était assez intéressant :

ainsi qu'une église avec des statues assez rigolotes :

Je crois bien que c'était la première fois que je voyais Adam et Eve, chacun avec sa pomme !

 

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25 août 2021 3 25 /08 /août /2021 15:03

Szia everybody !

Hé oui, une fois de plus nous avons repris le chemin de la Hongrie. Nous n'avions rien prévu de particulier, si ce n'est d'amener trois chaises paillées et notre bonne vieille amie Judith, qui a maintenant ses 95 ans bien sonnés ...

Peut-on pour autant parler d'une routine ? Ce serait mal nous connaître, même si nous avons déjà effectué ce trajet plusieurs fois. La preuve, nous nous sommes à nouveau arrêtés à Schwäbisch Hall, dans cette petite église transformée en musée, et nous y avons redécouvert des merveilles de la Renaissance allemande comme si c'était la première fois :

 

Et puis, à nouveau, une halte pour la nuit à l'hôtel de la Poste à Velburg, qui est décidément trop pratique, se situant juste à mi-chemin entre la France et la Hongrie.

C'est le lendemain qu'il y eut du vraiment nouveau ... Je ne sais pas si je vous l'ai déjà dit mais notre amie Judith fait partie de ceux qu'on appelle aujourd'hui les "rescapés des camps". Son père, hélas, est mort à Gusen, un camp dont je n'avais jamais entendu parler. Et comme c'était pratiquement sur notre route, non loin de Linz et de Mauthausen, et qu'elle n'y était encore jamais allée, nous avons fait le détour ... Nous sommes arrivés vers midi, il faisait déjà très chaud :

Gusen a été un des premiers camps à "fonctionner", dès 1938, et il a regroupé des prisonniers de 27 nationalités : des Républicains espagnols, des résistants italiens et français, mais surtout des membres de l'élite polonaise qu'il s'agissait d'éradiquer. Et bien sûr des Juifs ... Le travail, qui consistait essentiellement à exploiter une carrière de granit, y était très dur et les conditions de survie épouvantables : ceux qui, en raison de leur faiblesse, ne parvenaient pas à pourvoir à la tâche étaient battus à mort, comme le papa de Judith, ou bien ils avaient droit à un traitement spécial, les "Todebadeaktionen" ou "bains de la mort". Le principe en était assez simple : on mettait sous une douche glaciale ceux qui étaient considérés comme inaptes et la température du corps baissait, ce qui conduisait à une mort lente et douloureuse ...

Bien sûr, en accompagnant Judith dans cet endroit, on ne s'attendait pas à découvrir des choses particulièrement joyeuses ou exaltantes ... On ne s'attendait pas non plus à cet environnement des plus étranges :

Vous ne rêvez pas ! Il s'agit bien d'un gentil voisin autrichien qui est en train de se curer délicieusement le nez, en surveillant la bonne marche de son barbecue ... le tout à une centaine de mètres du Mémorial qui abrite, entre autres choses, un four crématoire ! Il faut bien que la vie continue, pas vrai ?

Il n'empêche ... ce Mémorial est en soi le résultat d'une longue bataille contre l'oubli, grâce à l'action d'amicales internationales de déportés. Mais aujourd'hui ? Aviez-vous entendu parler de Gusen, où pourtant plus de 35 000 personnes sont mortes ? Et demain ? Quand Judith et les autres auront disparu ? Quand le lotissement aura pris le pas sur la mémoire ?

 

 

Pour nous remettre un peu de toutes ces émotions, Judith nous a demandé de faire une petite halte sur une terrasse au bord du Danube et nous avons regardé couler le fleuve, puissant ...

 

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21 juin 2021 1 21 /06 /juin /2021 14:43

J'ai récemment découvert le livre " Déportés, leur ultime transmission" de Karine Sicard Bouvatier, publié en 2021 aux éditions de La Martinière. J'ai également assisté à l'entretien par visioconférence organisé par le "Camp des Milles" avec l'auteur, sa fille, et Judith, notre amie parisienne.

Judith a aujourd'hui 95 ans et elle est, comme on dit, une "rescapée des camps". Elle avait 18 ans en 1944, quand elle a été déportée avec des centaines de milliers d'autres Juifs hongrois.

Et pour ce livre, elle a rencontré Théa, 18 ans aujourd'hui ... Car c'est le principe de ce livre, de faire se rencontrer d'anciens déportés avec des jeunes qui ont le même âge que le leur au moment de la déportation. Et ce sont donc 25 témoignages qu'il nous est donné de lire et dont il est parfois bien difficile de lire chaque mot ... Mais je m'aperçois que ce qui m'intéresse le plus ici ce n'est pas le contenu des témoignages, le récit trop bien connu désormais des douleurs et des atrocités, mais plutôt la personnalité des témoins bientôt appelés à disparaître.

Est-ce à cause du film "La vie est belle", que je viens de re-re-voir à la télévision ? Un film si touchant (que Judith a adoré d'ailleurs) dans lequel Benigni, ou plutôt Guido, arrive à convaincre son petit garçon que "tout ceci" n'est qu'un jeu à la conclusion duquel le gagnant aura droit à un vrai char d'assaut ... Mais eux, les "vrais" témoins, comment ont-ils fait pour tenir alors que tant d'autres sont morts à côté d'eux, y compris au retour des camps ?

C'est, bien sûr, une des questions que se pose l'auteure dans la préface à son livre : "Et puis qu'est-ce qui fait que l'on "tient", que l'on survit ? Un ami ? Une bonne santé ? Un mental d'acier ? Une parole, un regard ou un geste ? L'espérance de retrouver un proche, une femme, un homme aimé(e) ? Un rayon de soleil qui émeut ? Un poème de Victor Hugo ? L'amour reçu d'une famille unie et soudée pendant l'enfance ? L'amitié ? Une chanson ? La rage de vivre ? L'espoir ? Quelle est la part de chance ? Quel est le rôle de la foi ? " (page 10)

Rappelons-nous le film déjà cité : ce qui fait "tenir" Guido, c'est l'amour de son petit garçon qu'il veut absolument protéger de tout cela, mais c'est aussi celui de sa femme, enfermée dans un camp voisin, et à qui, une nuit, il diffuse une chanson "d'avant" en détournant le phonographe du camp ... Et Judith nous a dit plusieurs fois que sans la présence de sa mère à ses côtés elle n'aurait probablement pas survécu ... Le témoignage de Henri Borlant va dans le même sens : " L'amitié était capitale. Nous ne pouvions survivre seuls. Quand j'étais avec mon père et mon frère, c'était très précieux. Après, si nous n'avions pas été un petit groupe d'amis qui nous soutenions, nous n'aurions pas survécu. Il n'y avait pas de survivants isolés ..."(page 65)

Des êtres aimés donc, dont la présence rassure et encourage à vivre encore un peu, encore un moment, jusqu'au moment suivant ... Des rencontres aussi : Judith encore qui nous parle de ce "monsieur" qui, en novembre 1944, leur a conseillé, à sa mère et à elle, de se joindre à un groupe qui allait travailler en Allemagne, ceci afin d'échapper à une "marche de la mort" qui suivrait inévitablement l'évacuation du camp. Un coup de pouce, de la chance, c'est ce dont témoignent pratiquement tous ces survivants mais la rencontre, la chance, encore faut-il être capable de la vivre, de la saisir ...

Ce qui implique finalement de résister à l'enfermement en soi, au pessimisme, à l'indifférence qui vous gagne et vous ronge comme un cancer ... Résister pour rester ouvert à l'autre, pour être encore capable de recevoir et de donner, voilà ce qui a permis à ces femmes et ces hommes de survivre à l'horreur et voilà aussi le message qu'ils tiennent à transmettre aux jeunes gens qui sont venus les rencontrer ...

 

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9 mars 2021 2 09 /03 /mars /2021 22:49

Après un article consacré à la fameuse "chanson qui tue" (dans lequel j'espère que vous avez pris le temps pour trouver votre version favorite !) j'ai eu envie de reprendre ce livre d'Alice Zeniter, paru en 2013 chez Albin Michel, et que j'ai lu une première fois il y a ... quelques années.

Même titre que la chanson, même pays puisque ce roman se déroule en Hongrie, mais un univers assez différent. Cela commence dans une petite maison pas loin de la gare de Nyugati, ou plutôt dans le jardin y attenant. Un vieil homme ivre s'y affaire, le râteau à la main. Tout en travaillant il beugle les paroles de la fameuse chanson "Sombre dimanche, les bras chargés de fleurs blanches, ..." Et Imre, son petit-fils l'écoute et l'observe. Il ne comprend pas pourquoi, chaque 2 mai, son grand-père s'obstine à chanter une chanson qu'il déteste. Quand il tombera, soûl de tristesse et de pálinka, alors Ágnes, la sœur d'Imre et Pál, leur père, sortiront pour le chercher. A l'intérieur, Ildikó, la mère, se contentera de le traiter de "Büdös disznó", sale porc, sans lever le petit doigt pour aider.

Nous voilà donc en présence d'une famille dont les rapports ne sont pas toujours harmonieux, une famille cernée par les rails et par les déchets que les voyageurs jettent du train, surtout la nuit, une famille sur laquelle plane l'ombre du 2 mai ...

Et puis nous faisons bientôt la connaissance de Zsolt, qui devient très vite la seconde idole d'Imre, sa sœur Ágnes conservant tout de même la première place. Les deux garçons sont des "enfants de la gare", l'un parce que son père et sa mère y travaillent, l'autre parce que son père est contrôleur dans les trains. Mais ils tâchent sans cesse de s'en évader, en inventant des jeux où Zsolt tient toujours le meilleur rôle.

A la fin de l'été 1983, Ágnes quitte la maison pour suivre des études de traduction à l'université. Les garçons grandissent, rêvent de Jeux Olympiques et finissent par mettre en place un combat de chats payant. Mais les fauves refusent de combattre et les spectateurs protestent, Zsolt propose alors qu'ils se battent entre eux ! Et ils ne font pas semblant, croyez-moi ! Ils finissent tellement amochés qu'ils ont l'idée de passer chez Ágnes pour qu'elle les débarrasse des traces du combat avant qu'ils ne rentrent chez eux. Et c'est là qu'Imre découvre que sa sœur n'est pas seule, qu'il y a dans sa chambre un homme nu à qui l'on voit "la bite et tout", comme le lui assène Zsolt, passablement excité. Bien sûr Imre est bouleversé ...

Le chapitre suivant est consacré à la grand-mère Sára, morte en 1955, quand Pál avait dix ans. Elle avait trente-cinq ans et était morte "d'un excès de communisme", à en croire son mari. Ses parents à elle étaient morts en 1934 et, alors que ses sœurs semblaient la destiner au couvent, religieuse comme elle était, elle rencontra Imre, son futur mari, en 1937 et elle en eut 3 enfants. Les deux filles, Panka et Eszter, n'avaient que neuf mois d'écart et elles se ressemblaient, autant qu'elles ressemblaient à leur père. Pál, le plus jeune, était bien différent et il était le préféré de sa mère avec qui il chantait des cantiques. Malgré le régime communiste, elle s'était efforcée de faire donner une éducation religieuse à ses enfants, que Pál seul avait poursuivie avec constance et amour. Les raisons de sa mort restent un mystère, un de plus, après le 2 mai, la jambe blessée du grand-père et sa haine pour les jardiniers ...

En 1986, année de la venue de Queen à Budapest, les hormones d'Imre le torturent incessamment. Il ne peut en parler à Ágnes ni à sa mère, c'est donc vers Zsolt qu'il se tourne. Pour ce dernier, pas de problème, après la guerre froide ils iront en Californie se taper des Californiennes. En attendant, Zsolt se console avec des Hongroises et Imre ne se console pas, et c'est bien là le problème.

Un jour de 1956, Pál en débarrassant la table laisse échapper le pichet en terre cuite. Son père en reçoit un minuscule éclat dans l'œil et s'exclame qu'il faut bien être Russe pour être aussi con ! Et c'est bien sûr ainsi que ses sœurs vont l'appeler désormais, le "Ruskoff", pour bien marquer leur mépris et sa différence. Bien plus tard Imre, pris d'une frénésie de rangement, trouve sur le haut d'une armoire un dessin d'enfant représentant Pál et ses deux sœurs, et au-dessus de la tête du garçon s'étale l'épithète infamante. Mais il a beau questionner son père, il n'en obtient aucune explication. Un mystère de plus ...

En décembre 1989, Imre ne pense pas à la "chute du mur", non il pense à sa mère Ildikó qui vient de mourir stupidement, percutée par l'express de Vienne de 17h32. Elle n'aurait jamais dû être là, elle qui connaissait les horaires par cœur, comme toute la famille, mais une miette de son roulé au pavot hebdomadaire qui s'était coincée dans sa gorge, manquant l'étouffer, l'avait retardée sur le chemin de sa petite maison. Et comme c'est Pál qui vend ces roulés dans sa petite boutique de la gare, il se sent une fois de plus affreusement coupable. Et c'est dans les brumes de la pálinka d'après-enterrement que l'on apprend comment le grand-père a été blessé : c'est pendant la révolution de 1956, au moment du déboulonnage de la statue géante de Staline, que la main du colosse, après avoir rebondi sur le pavé, est venue fracturer sa jambe en huit endroits. Un mystère de moins ...

Un autre secret nous est révélé un peu plus loin : celui de la naissance de Pál, ou plutôt celui de la grossesse de Sára. Comme on pouvait un peu s'y attendre à cause de la réaction du grand-père, cela se passe en 1945, au moment où l'armée russe occupe Budapest. Sára est sortie pour nourrir ses fillettes affamées et elle est rentrée peu avant minuit "avec du sang sur le front, la jupe couverte de terre, un doigt cassé et Pál dans son ventre". C'est ce qu'apprend Imre de la bouche de sa tante Panka, qui l'a accompagné pour visiter sa sœur Ági ( petit nom d'Ágnes) à l'hôpital. Celle-ci vient de subir un avortement difficile dont "l'homme à la bite" est le responsable, et le financier. Traumatisée, les genoux vissés par la douleur et l'angoisse, Ági regagne la petite maison au bord des rails où l'ambiance ne s'améliore pas, comme le constate Imre : "aucun des habitants de la maison ne comprenait les autres. Le grand-père avait trop de colère, Pál trop de tristesse, lui-même avait trop de frustration, et Ági vivait la moitié du temps à Paris, sous le nom de Julie (elle s'est résolue à accepter un poste dans le centre d'appel d'une société française) [...] Elle ne partageait pas tout à fait leur existence."

Et c'est là qu'en tant que lecteur je placerais la fin de la première partie de ce roman. L'auteure, française, a relevé le défi consistant à nous peindre, de l'intérieur, la vie d'une famille hongroise. Elle a pris soin de n'oublier aucune date importante de l'Histoire du pays : 1920, 1945, 1956, 1989. Même si ces dates apparaissent en ordre dispersé, chacune d'entre elles est reliée à un événement familial, à chaque fois douloureux. Alice Zeniter a vécu trois ans en Hongrie, et il est certain qu'elle a capté quelque chose de "l'âme hongroise", autant que puisse en juger un autre Français qui n'a vécu qu'une seule année là-bas. Cependant cette avalanche de coups du sort me semble avoir quelque chose d'un peu forcé, voire de misérabiliste. Mais il est vrai que le titre du roman lui-même incline au mélodrame ...

Les choses changent nettement à partir de la page 165 quand Imre fait la rencontre de Kerstin, qui s'offre une séance de bronzage sur une grande pelouse de l'île Marguerite. Imre peut enfin faire l'amour et connaître l'amour, et cela lui fait vraiment du bien. Mais c'est surtout le personnage de Kerstin qui s'avère intéressant. En effet depuis que "le Mur" est tombé, celle-ci, avec sa sœur, parcourt une à une les anciennes "démocraties socialistes", persuadées qu'elles sont d'y trouver "la vraie vie" : "Elle pensait que seuls les pays fraîchement sortis du communisme avaient l'énergie et l'espoir qu'elle voulait connaître".

Bien sûr, nous qui avons assisté à l'enfance puis à la (très) lente maturation d'Imre, pleines de peurs et de doutes, nous nous interrogeons sur cet appariement soudain. Mais Kerstin décide de ne plus repartir en Allemagne, et s'installe dans la maison au bord des rails. Kerstin veut apprendre le hongrois et elle essaie de discuter politique avec le grand-père. Ils font également une petite fille, Greta, qui devient si mignonne (Imre croit avoir trouvé, enfin, ce qu'on appelle "la perfection") qu'à l'âge de trois ans elle pose pour des publicités.

Kerstin, quant à elle, poursuit sa recherche d'un "vrai monde", de la "vraie vie". Et c'est lors d'une escapade avec Imre qu'elle comprend le danger qui menace : l'entrée de la Hongrie dans l'union européenne.  "Mais tout le monde pouvait tomber amoureux de l'exotisme, des Andes, des couleurs du marché de Lima, des murs de la Cité Interdite ou d'un désert rouge traversé par des kangourous. La Hongrie ce n'était pas pareil, c'était un pays plat, et gris et jaune. Il ne se livrait pas comme ça à l'amour, il fallait de la patience, presque de l'abnégation." Et ces mots-là, qui éveillent en moi un écho certain, me paraissent beaucoup plus "vrais" que beaucoup d'autres qui précèdent.

Le 27 mars 2000, après des disputes, après une attaque qui cloue le grand-père sur un fauteuil, après l'amputation de sa jambe blessée, Kerstin part en emmenant Greta. Est-ce la malédiction de la maison au bord des rails, qui chasse ou tue toutes les femmes qui veulent y vivre ? Ne restent plus que les images géantes de Greta qui s'étalent un peu partout dans la ville. "Sombre dimanche" et Imre s'abandonne au Danube d'où on le repêche un peu plus loin, à Csepel. "Sombre dimanche", et le 2 mai 1955 (qui était un lundi) la grand-mère Sára se suicide en enfonçant un poireau dans sa gorge. Sombre dimanche ...

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19 février 2021 5 19 /02 /février /2021 20:37

Hallo mindenkinek !

Voilà, je trouve, une histoire typiquement hongroise ... Etrange, triste mais un peu glorieuse aussi par certains côtés ...

Le Hongrois se divertit en pleurant ! (« Sírva vigad a magyar ! ») : voilà un proverbe qui, semble-t-il, aurait bien convenu à Rezső Seress, le compositeur de "Szomorú Vasárnap" en 1933. Comme nous en informe l'incontournable Wikipédia, ce morceau de jazz a été écrit en 1933, année sombre s'il en fut. La chanson est le fruit d'une collaboration entre Rezső Seress et  László Jávor, un poète qui venait de rompre avec sa fiancée. Il acquit assez rapidement une sombre réputation, en particulier aux Etats-Unis où il fut traduit en 1940 sous le titre "Gloomy Sunday" et chanté par Billie Holiday en 1941. C'est à la même date que la BBC, effarée, l'interdit d'antenne jusqu'en ... 1966. 18 ? 200 ? on ne connait pas exactement le nombre de suicides qui lui fut attribué mais nul doute qu'une grande part de légende y est attachée. Le compositeur, lui, se suicida bel et bien en 1968.

Malgré (ou grâce à ?) son auréole funeste, cette chanson connut un succès mondial et fut traduite dans plusieurs langues, non seulement l'anglais, mais aussi le français ("Sombre dimanche") le japonais et le philippin, pour ne citer que ceux-là ! Pour vous en convaincre en voici quelques versions récoltées sur le net :

Gloomy Sunday Original Version - Bing video

Rezső Seress - Szomorú vasárnap "Gloomy Sunday" (Suicide song) - YouTube

Damia Sombre Dimanche Gloomy Sunday French version - YouTube

sinead O'Connor Gloomy Sunday - YouTube

Sarah McLachlan - Gloomy Sunday (cover) - YouTube

Sanseverino - Sombre dimanche (Audio) - YouTube

Trio KYMATA : Sombre Dimanche / Thlimmeni Kyriaki / Szomorú Vasárnapi - YouTube

Gloomy Sunday - Billie Holiday - YouTube

Matt Forbes - 'Gloomy Sunday' [Official Music Video] Billie Holiday Cover - YouTube

Serge Gainsbourg - Gloomy Sunday (Clip Officiel) - YouTube

Claire Diterzi - Sombre dimanche - YouTube

The Budapest Cafe Orchestra - Sombre Dimanche - YouTube

Babylon Berlin - Gloomy Sunday (Szomorú vasárnap) - YouTube

Gloomy Sunday -Original, Hungarian Version - YouTube

Leander & Vörös Attila - Szomorú Vasárnap / Gloomy Sunday - YouTube

Hernádi Judit - Szomorú vasárnap - YouTube

Bangó Margit - Szomorú vasárnap - YouTube

Szomoru vasarnap - YouTube (Karády Katalin)

Mais "Sombre dimanche" ce sont aussi des films, le premier par Jacqueline Audry en 1948 :

media

l'autre "La chanson du sombre dimanche", est un film germano-hongrois réalisé par Rolf Schübel en 1999.

Et enfin "Sombre dimanche" c'est aussi un roman d'Alice Zeniter, paru chez Albin Michel en 2013, dont je me permets de vous recommander chaudement la lecture !

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D'ailleurs je me demande si je ne vais pas écrire un article là-dessus ... :)

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4 février 2021 4 04 /02 /février /2021 20:44

Drôle de petit livre que celui qui vient de me tomber dans les mains, après quelques péripéties entre Budapest et ici ...

Le titre tout d'abord : "Ce que j'ai voulu taire", étonnant, non, quasi oxymorique ... J'ai voulu le taire mais finalement je le dis quand même ... Alors pourquoi ? Pourquoi avoir d'abord projeté de ne pas en parler, et pourquoi en parler finalement ? Et qu'est-ce qu'il était si brûlant de taire, pour enfin le dire ?

Et donc le contenu ... Ce n'est pas un roman, cela ne raconte pas une histoire, si ce n'est celle de Sándor Márai lui-même. Alors quoi, une autobiographie ? Un journal ? Ou bien plutôt une série de réflexions liées à l'actualité, à l'Histoire ?

Car tout commence au jour de l'Anschluss, le 12 mars 1938. Et ce jour-là, comme tous les autres jours,  Sándor Márai écrit. C'est son métier, sa fonction, son destin. Il est un écrivain reconnu et "un journaliste à la mode à Budapest" (page 10). Il fait donc partie de la "bonne société", sa vie y est douce et confortable : il habite "dans un immeuble d'une rue calme de Buda" (page 26) et il suit "l'ordre immuable de l'emploi du temps quotidien" (id.). Ecrire trente à trente-cinq lignes par jour, rien ne peut l'en empêcher : "cette page d'écriture quotidienne représentait la seule justification et tout le sens de mon travail et de ma vie" (page 28). Mais bien des années plus tard, au moment où il écrit ce livre, Sándor Márai est complètement dégrisé : "j'étais ridicule quand [...] je croyais que les quelques lignes que j'écrivais chaque jour, je le faisais pour la nation." (page 31) et plus loin : "En réalité j'écrivais seulement pour une poignée de connaisseurs en matière de littérature, et puis pour dix à quinze mille lecteurs issus de la bourgeoisie" (pages 33-34).

Seulement voilà, après un long aperçu historique retraçant les péripéties de la nation hongroise, et il y en eut, l'auteur se décide à attaquer de front à la page 55 : "Ce jour-là, où Hitler entra dans Vienne, la grande majorité de la bourgeoisie hongroise sympathisait avec les idées nationales-socialistes." Si l'on peut admettre le constat, on ne peut que s'interroger sur son origine. Curieusement Márai ne parle pas du traité de Trianon et de l'irrédentisme qui s'en est suivi, avide de reconquérir les territoires perdus, quitte à s'allier avec les nazis, non, il relie cela directement avec la Commune de Béla Kun, la "République des Conseils", "cet intermède sanglant, implacable et destructeur"(page 61) qui dura 100 jours en 1919. Est-ce son anticommunisme qui le fait parler ainsi ? Il ne faut pas oublier que son livre couvre une période de 10 ans (seulement !), jusqu'au 31 août 1948, date à laquelle l'écrivain et sa famille quittèrent le pays, désormais "soviétisé". Forcément, ça oriente ...

C'est aussi, selon Márai, à cause de la Commune hongroise, dont certains dirigeants et organisateurs étaient Juifs, qu'un antisémitisme sans frein s'est développé en Hongrie. Il ne manque pas d'ailleurs de signaler que, jusqu'à l'entrée des troupes allemandes en 1944, la Hongrie fut aussi, paradoxalement, un refuge pour tous les Juifs des autres pays européens. Plus loin, l'analyse de la société hongroise que fait l'auteur n'est pas sans faire écho avec ce que l'on connaît actuellement : "La société hongroise de ces années-là [...] clamait sur tous les tons sa foi dans une vie sociale fondée sur des idéaux "chrétiens" et "nationaux" " (page 82) Cela ne vous rappelle rien ?

Je dois avouer que lorsque Márai poursuit et approfondit son analyse, les choses ne me paraissent pas toujours très claires. Peut-être le sont-elles davantage pour un lecteur hongrois ? Ainsi page 85 : "La dépendance et l'obligation ont tissé dans le pays une toile enchevêtrée d'intérêts complexes et mesquins, un réseau tout-puissant. Là se trouvait la véritable hiérarchie, là s'exerçait le véritable pouvoir dans la Hongrie de Trianon." Et cet "édifice de protection", base du système latifundiaire, cet "état d'asservissement" explique selon lui pourquoi "la nation hongroise répondit aux grandes questions à sa manière, en se défilant, sans courage"(page 88) et il pointe précisément sa propre position dans ce système d'interdépendance généralisée : "Moi, écrivain bourgeois, j'ai toujours senti que quelque chose n'était pas arrivé à maturation, ne s'était pas mis en place, que la société hongroise ne pouvait ni déployer ses véritables forces ni montrer ses véritables valeurs morales et ses capacités à cause du fait que, dans ce pays, ne vivaient pas seulement des hommes libres mais également un million et demi d'hommes asservis" (page 89) et plus loin :"tant que le serf restera serf [...] moi, le bourgeois, je ne serai pas tout à fait libre." (page 90)

Ces pensées, qu'il ne consignera que bien plus tard, occupent son esprit à l'égal de celles concernant l'écriture de son roman en cours sur Casanova, pendant qu'il fait sa promenade quotidienne sur les remparts du Château. Et, en tant qu'écrivain, il connaît une prescience de ce qui va arriver : "Dans le futur proche, toutes les choses et personnes qui en cet instant constituaient encore une réalité vivante ou palpable allaient plonger dans le néant." (page 100)

Au chapitre 2, qui commence à la page 101, Márai aborde enfin la question de "l'irrédentisme". D'abord à travers un prisme personnel, puisqu'il est né à Kassa, ville devenue tchécoslovaque par la "grâce" du Trianon et d'où il a fui alors pour ne pas avoir à y faire son service militaire, et redevenue hongroise "grâce" aux accords de Vienne. Il écrit dans le Pesti Hírlap, journal qui soutient la cause irrédentiste et "l'opinion selon laquelle il était possible, avec une propagande pacifiste adéquate, d'amener les grandes puissances qui avaient conçu et signé le calamiteux traité de Trianon à reconnaître son injustice" (page 106) Evidemment cela suscite des réactions diverses et contradictoires : au soutien enthousiaste du public hongrois et à celui d'une partie de l'opinion internationale, répondent les critiques émanant des autorités des pays de la "Petite Entente", créés par ce même traité. Mais pas seulement : on reproche aussi au gouvernement de s'emparer de la question des territoires perdus pour ne pas avoir à entreprendre les réformes sociales nécessaires, concernant en particulier le "million et demi de paysans hongrois asservis et sans terre, c'est-à-dire sans patrie" (page 109)

Le 2 novembre 1938, les accords entre Hitler et Mussolini rendirent donc à la Hongrie 12000 kms carrés de territoire tchécoslovaque, dont Kassa. Et quand les troupes de l'armée hongroise s'y dirigèrent, eh bien Márai les y suivit et entra dans la ville en défilant au pas cadencé, en compagnie de ses amis, écrivains et peintres. Mais la joie éprouvée n'est pas sans mélange car la compensation "n'était due ni à un discernement supérieur des autorités ni à l'argument d'une justice historique : cette victoire n'était que celle des intérêts de l'axe italo-germanique à ce moment-là." (page 115)

Les sentiments éprouvés par les "libérateurs" hongrois ainsi que par ceux qui faisaient encore partie d'une "minorité" avant leur arrivée sont pour le moins ambivalents : "même dans l'émotion de ces premières heures, nous étions assaillis par un sentiment d'angoisse, de malheur, de ratage, par l'impression que quelque chose n'allait pas" (page 126) Et le malaise se précise ensuite : "Ce jour-là , ce n'est pas seulement la région arrachée qui était de retour au sein de la patrie : sont revenus en même temps en Haute-Hongrie les "Votre Excellence", les ombres fantomatiques et choquantes d'un passé hongrois restées vivaces [...] Sont revenus l'arrogance de la culture de classe néobaroque, l'affectation insolente, les privilèges d'une prétendue culture, prétentieuse et superficielle" (pages 130-131). Et la mise au pas ne tarde pas, comme ce fut également le cas en Transylvanie. En effet, il s'agit "d'enseigner les bonnes mœurs aux autochtones à l'aide du gourdin, de la croix et de l'eau-de-feu." (page 131) Car pouvait-on faire confiance à des Hongrois qui avaient goûté à la démocratie dans les Etats successeurs ? Ce mépris et cette suspicion, doublement douloureux pour les Hongrois "libérés", furent confortés par la politique gouvernementale comme le montre, par exemple, la création de l'ordre des "Vitéz", une nouvelle caste d'exception que Catherine Fay, la traductrice choisit de rendre par "Preux", suivant en cela la traduction de François Fejtő. Ceux-ci, bientôt, usèrent et abusèrent de leurs passe-droit comme le raconte Márai quand, à l'été 1944, il découvre dans le dernier numéro du Journal du Preux que, page après page, "tel ou tel "valeureux" avait reçu en cadeau telle propriété juive transformée en "terre de Preux" (page 139)

Au chapitre 3 (page 142) l'auteur commence à retracer le déroulement de la guerre, ou du moins son approche sournoise. Mais avant qu'elle n'éclate vraiment, une grande douleur personnelle s'abat sur lui : son petit garçon, tant attendu, meurt à ce moment-là. Et cela fait "comme s'il avait reçu un vaccin contre la douleur", ce qui lui permet ensuite de traverser toutes les horreurs, toutes les épreuves avec un "calme singulier" (page 145). D'ailleurs, jusqu'au 19 mars 1944, c'est une "drôle de guerre" que vivent les Hongrois, comme si "la Hongrie était une île, qui ressemblait à l'œil calme dans un cyclone" (page 148) Mais dans le marais qu'est devenue la Hongrie des forces immondes bouillonnent qui trouvent de plus en plus à s'exprimer dans une presse calomnieuse, vindicative et impitoyable. Farouche antisémitisme, bien sûr, mais aussi attirance pour les idéaux pangermanistes qui convainc nombre de Souabes de revenir à leurs noms allemands. Au contraire, Márai, né Grosschmid, va au département de magyarisation des noms en 1939 pour demander que son nom de plume devienne son nom officiel ... ce qui laisse le fonctionnaire qui le reçoit un brin perplexe. Mais il y a plus : "on commença à entendre des accusations contre le mode de vie, la vision du monde et la culture bourgeois." (page 161). Et Márai, qui revendique le titre d'"écrivain bourgeois" se livre alors à une longue analyse où se mêle beaucoup d'introspection et qu'il poursuit, après avoir essuyé les attaques d'abord des nazis, puis celles des bolcheviques, jusqu'à cette "grande question" : la bourgeoisie est-elle condamnée à disparaître comme l'a été l'aristocratie à la mort du système féodal ?

Márai VEUT croire que non, il VEUT croire qu'entre les totalitarismes de droite et de gauche, il existe un autre "chemin héroïque (qui) est toujours celui honni par les fanatiques des dictatures : la Troisième Voie." (page 180) qu'il imagine comme un "socialisme bourgeois", fruit d'un traité de paix entre le capitalisme et le socialisme. Il est pourtant si difficile d'oublier la sinistre réalité, comme en témoignent les pages consacrées à László Bárdossy. Celui-ci fut, dans les années vingt à Londres, porte-parole de l'ambassade de Hongrie et il était "le modèle du diplomate accompli" (page 183). Fin lettré, "causeur extraordinaire" "il appréciait visiblement l'esprit libéral de l'organisation sociale anglaise" (page 185). Alors, un modèle de socialiste bourgeois ? Que nenni, quelques années plus tard, devenu ministre à Budapest, c'est lui, ouvertement et résolument nazi, qui déclare la guerre à l'Union Soviétique sans même consulter le Parlement. Et dans le restaurant chic où dîne Márai ce jour-là, une horde de bourgeois (qui n'ont rien de socialiste, ceux-là) se déchaîne à grand renfort de champagne en hurlant qu'ils rentreront en Union Soviétique "comme dans du beurre". On connait la suite : deux cent mille soldats hongrois furent déployés sur le front de Voronej en Ukraine et abandonnés à leur sort par leurs "alliés" allemands, très peu en réchappèrent.

Le chapitre 5 est presque entièrement consacré à István Bethlen, premier ministre entre 1921 et 1931, autre personnage marquant de la politique hongroise de cette période. Pour Márai, pas de doute, ce fut un véritable "homme d'Etat". On trouve également dans ces pages d'autres hommages : à l'abbé Sieyès "c'est peut-être lui qui, en réalité, créa en coulisse ce qui fut essentiel et durable dans la Révolution" (page 200), ce que ne sut pas faire Bethlen qui ne "voulait pas que la possession des terres, et le pouvoir qui en découlait, échappe aux mains de sa classe" (page 203); à Szerémy également, qui chroniqua autour de 1540 l'histoire de la période qui avait précédé et suivi la bataille de Mohács. Il raconte comment les seigneurs hongrois, après la défaite, choisirent de s'allier avec les Turcs (qui vivaient loin et retourneraient forcément chez eux) plutôt qu'avec les Allemands, des voisins qui pourraient vite devenir encombrants. Ils ne prévoyaient pas que l'occupation allait durer cent cinquante ans. Malgré sa crainte des Slaves, Bethlen, après avoir échappé de justesse aux nazis, décide d'attendre l'arrivée des Russes. Malheureusement il devait disparaître juste après la guerre, et on n'eut plus de nouvelles de lui. Wikipédia, qui sait tout, le fait mourir à Moscou le 5 octobre 1946.

Le dernier mot du livre est le mot "démocratiques", et ce n'est pas surprenant. C'est bien ce que vise l'auteur ici : déterminer dans quelles conditions un nouveau pouvoir, à la fois populaire et humaniste, pourrait voir le jour, en tirant les leçons, parfois douloureuses, des différents épisodes d'une Histoire tourmentée. On le sent, on le constate, il est pris entre de multiples contradictions, entre l'amour de sa patrie et son rejet d'un nationalisme rapace, entre sa condition de "bourgeois" et son dégoût devant la lâche cupidité de ceux qui appartiennent à la même classe. Serait-ce finalement ce qu'il a voulu taire ? Il est précisé par une note de Catherine Fay que ce livre constitue le troisième volume des Confessions d'un bourgeois et qu'on en retrouve quelques pages, retravaillées, dans Mémoires de Hongrie.

De toutes les façons, c'est bel et bien le livre d'un "honnête homme" à qui, pour paraphraser Térence, "rien de ce qui est hongrois n'est étranger".

 

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14 décembre 2020 1 14 /12 /décembre /2020 21:41

Ah ah ... vous dont les papilles sont aventureuses, vous qui n'hésitez pas à goûter des choses étranges et inédites ... savez-vous ce que c'est que la Kocsonya ?

La première fois qu'on m'en a servi, je dois avouer que je n'étais pas trop fier... Il faut dire que c'était belle-maman qui l'avait préparée. C'était Noël et bien sûr il n'était pas question d'entacher du plus petit soupçon de négativité l'ambiance d'harmonie et de paix qui régnait à chaque instant. Aussi quand elle déposa devant moi une assiette emplie à ras bord d'une gelée tremblotante dans laquelle étaient pris divers morceaux de choses plus ou moins identifiables m'empressai-je de détourner les yeux en affichant mon sourire le plus angélique ... En même temps, mine de rien, j'observai les autres convives : ils avaient l'air carrément ravis ! Il faut dire que la Kocsonya de Belle-Maman était connue, même au-delà des limites de la famille !

voilà à quoi ressemble une assiette de kocsonya ...

C'est d'ailleurs le genre de plats pour lesquels il y a autant de recettes que de cuisinières, mais en gros on peut considérer qu'en appliquant ce qui suit le résultat devrait être à peu près correct :

Ingrédients pour 6 assiettes
2 pieds de porc
2 oreilles de porc
500 g d'épaule pas trop grasse
Eau pour couvrir
1 c. à soupe de sel
1 gros oignon entier
2 ou 3 gousses d'ail
3 carottes coupées en gros morceaux
2 panais (taille moyenne) coupés en gros morceaux
quelques grains de poivre 
quelques clous de girofle
quelques baies de genièvre

1 feuille de laurier
un verre de vin blanc sec

Préparation  
Bien laver la viande
La couper en morceaux de taille moyenne (sauf les pieds)
Frotter au sel les morceaux de viande
Placer chaque morceau dans une casserole à fond épais
Les couvrir d'eau complètement
Ajouter tous les autres ingrédients
Amener à ébullition ; écumer régulièrement
Baisser la chaleur du feu ; laisser mijoter lentement, jusqu'à ce que la viande se défasse des os, et que les cartilages des oreilles soient à peine croquants, (4 à 6 heures)
Répartir la viande (désosser le pied), le peau, les morceaux d'oreilles et les légumes dans des assiettes creuses
À la cuillère, couvrir la viande de bouillon à travers un tamis
Laisser prendre en gelée toute une nuit, au réfrigérateur, ou sur un balcon très froid (mais pas gelé) avant de servir.
Servir avec quelques gouttes de vinaigre.

Voilà, ce n'est pas bien compliqué, même si c'est un peu long pour notre monde moderne hyper-pressé. Mais c'est l'hiver, pas vrai, sans parler du reste, ce qui devrait nous rendre capables de prendre le temps, de préparer, de cuire et de manger. Ceci dit, les assiettes furent vite nettoyées, je peux vous le dire !

Jó étvágyat ! comme on dit en Hongrie
 
PS : je me demande s'il y a un rapport entre "kocsonya" et "cochonnailles" mais pour savoir il me faudrait l'avis d'un étymologiste chevronné ...
 
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